Au cœur de Kinshasa, où la création culturelle bat au rythme effréné de la mégapole, un défi persiste : la précarité financière qui entrave la pérennité des projets. Dans ce paysage souvent tributaire des caprices des bailleurs de fonds, une voix singulière s’élève, portée par la détermination de Ritha Mangindula. Actrice culturelle aguerrie, elle incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs qui osent rêver d’un secteur affranchi des dépendances extérieures. Comment, en effet, construire une scène artistique résiliente lorsque les financements sont aussi aléatoires que les saisons ?
Armée d’un diplôme en Art dramatique et d’une formation en management des entreprises culturelles à l’Institut National des Arts, Ritha Mangindula fusionne depuis une décennie créativité artistique et rigueur stratégique. Son parcours, jalonné d’initiatives audacieuses, débute en 2015 avec la création de Rita Picture, une entreprise de production photo et vidéo. Mais sa vision, plus large, donne rapidement naissance à NaLingala Compagnie, une structure dédiée au management de projets culturels, à la formation et à la production d’événements. « Avant de lancer NaLingala Compagnie, notre projet était de mettre en avant le projet d’abord, et après maintenant constituer l’entreprise », confie-t-elle, révélant une approche organique où l’idée précède l’institution. Cette philosophie appliquée à l’entrepreneuriat culturel en RDC pose les bases d’un modèle innovant.
Cette vision se concrétise par des réalisations tangibles qui rythment la vie culturelle kinoise. Depuis 2018, l’Elite Festival, désormais à sa cinquième édition, investit les milieux scolaires pour y déceler et valoriser les talents émergents. En 2020, Etumba One style Afro dance voit le jour, transformant la danse en une compétition vibrante qui attire des passionnés de toute la ville. Chaque événement est pensé comme un écosystème, générant sa propre dynamique économique. Mais quel secret permet à ces initiatives de défier l’éphémère, alors que tant de festivals congolais s’éteignent après quelques éditions ?
La réponse de Ritha Mangindula est claire et révolutionnaire : l’autonomie financière des projets culturels. « Pour nous, notre stratégie, c’est de multiplier les revenus propres de l’entreprise », affirme-t-elle avec conviction. Loin de rejeter en bloc les apports externes, elle prône une inversion des priorités : que les projets culturels trouvent d’abord en eux-mêmes les ressources de leur existence. « 70 % de nos projets sont autonomes », souligne-t-elle, chiffre éloquent dans un secteur souvent perçu comme assisté. Son credo ? Un projet doit survivre et évoluer indépendamment des financements extérieurs. « Le jour où ce bailleur de fonds décide de ne plus vous donner le financement, le projet meurt. C’est vraiment ce que nous voulons éviter. »
Cette quête d’autonomie s’appuie sur une stratégie multifacette : diversification des sources de revenus, renforcement de l’attractivité des événements pour fidéliser un public prêt à payer sa place, et responsabilisation de ce même public en tant qu’acteur économique à part entière. C’est un pari audacieux sur la valeur intrinsèque de la culture. Dans le contexte de l’entrepreneuriat culturel en RDC, cette approche fait figure de modèle pionnier, démontrant que l’autonomie financière n’est pas une utopie, mais une voie praticable. Le management des entreprises culturelles au Congo trouve en elle une praticienne rigoureuse, qui allie vision artistique et acuité commerciale.
Les défis, cependant, ne manquent pas. Ritha Mangindula reconnaît volontiers les hauts et les bas, les échecs financiers ou organisationnels qui ont ponctué son parcours. Mais pour elle, la réussite ultime ne se mesure pas seulement en chiffres. « Ma plus grande réussite, je dirais, en termes humains, c’est d’avoir une équipe avec qui on peut travailler pendant cinq ans sur n’importe quel projet que j’ai initié », partage-t-elle. Ce capital humain, cette confiance tissée au fil des collaborations, est le socle sur lequel s’édifie la résilience de ses entreprises. Chaque nouveau projet, comme l’expansion à Matadi sans réseau préalable, devient une aventure collective, un espace d’expression offert à la jeunesse du Kongo Central.
Regardant vers l’avenir, l’entrepreneure culturelle ne manque pas d’ambitions. En 2026, elle lancera « FAC », une foire académique conçue comme une plateforme d’employabilité, d’entrepreneuriat et de promotion des talents étudiants. Une soirée d’humour mettra en lumière les humoristes kinois en mai, tandis qu’en début d’année prochaine, naîtra « RACM », un réseau d’artistes et de culturels majeurs destiné à structurer la réflexion sur le développement du secteur. Autant de projets qui s’inscrivent dans sa vision d’un écosystème culturel auto-suffisant, contribuant à faire émerger des festivals autonomes à Kinshasa.
Au-delà des événements, c’est un héritage que Ritha Mangindula souhaite construire. « Ce qui me plairait le plus, c’est de laisser un modèle économique autonome pour les événements culturels à Kinshasa », confie-t-elle. Son combat est celui de la transmission : élaborer un cadre reproductible qui permette à d’autres acteurs de s’émanciper de la tutelle financière. Dans une ville où la culture pulse avec une énergie brute, son travail esquisse les contours d’une renaissance : celle de festivals ancrés dans leur communauté et maîtres de leur destin. N’est-ce pas là l’essence même d’une scène culturelle vivante et durable ?
À travers le parcours de Ritha Mangindula, c’est toute une philosophie de l’entrepreneuriat culturel en RDC qui se dessine. Elle ne se contente pas de produire de la culture ; elle en réinvente les fondements économiques, plaçant l’audace créative au service d’une viabilité à long terme. Son histoire est une invitation à repenser les certitudes, à croire que l’art, pour s’épanouir pleinement, doit aussi apprendre à se nourrir de sa propre substance. Dans le bruissement nocturne de Kinshasa, entre les notes de rumba et les pas de danse, c’est peut-être cette révolution silencieuse, portée par des figures comme la sienne, qui prépare les scènes de demain.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
