Le dépôt d’une proposition de loi portant sur l’affirmation du principe de laïcité de l’État et l’organisation de ses relations avec les confessions religieuses en République Démocratique du Congo marque un moment politique significatif en cette session parlementaire de mars 2026. À peine l’ordre du jour est-il connu que l’initiative du député national Alfred Dibandi Nzondomyo, élu de Libenge dans le Sud-Ubangi, vient poser une pierre ambitieuse dans l’édifice législatif congolais. Ce texte, présenté par son auteur comme une « loi de prévention, de stabilité et de maturité institutionnelle », vise à clarifier un principe constitutionnel souvent perçu comme un angle mort de la gouvernance étatique. Mais cette clarification est-elle le signe d’une maturation démocratique ou, au contraire, un calcul politique subtil dans un paysage religieux extrêmement influent ?
La proposition de loi laïcité déposée le 18 mars 2026 au service courrier de l’Assemblée nationale répond à un vide juridique persistant. Si la Constitution consacre la laïcité RDC comme un pilier de l’État, son application concrète et ses implications dans les loi relations État religions sont demeurées dans un flou artistique, propice à toutes les interprétations et, parfois, à toutes les instrumentalisations. Le député Alfred Dibandi, citant l’homme politique français Aristide Briand, rappelle que « l’État n’est ni religieux, ni irréligieux, mais a-religieux ». Son initiative législative cherche ainsi à tracer une ligne de démarcation nette entre le temporel et le spirituel, affirmant que la neutralité de l’État est la condition sine qua non de la liberté de religion Congo pour tous les citoyens.
« Usant de mes prérogatives constitutionnelles et réglementaires, j’ai déposé une proposition de loi portant affirmation du principe de laïcité de l’État, mais aussi cette loi qui pose le principe de collaboration entre l’État et les confessions religieuses », a déclaré le parlementaire. Cette volonté d’encadrer par la loi ce qui relevait jusqu’ici de la coutume ou de arrangements informels n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où la frontière entre le politique et le religieux s’est considérablement érodée, certains acteurs politiques n’hésitant pas à instrumentaliser la foi à des fins de légitimation, tandis que des leaders religieux empiètent parfois sur le terrain du débat public. La proposition du député Alfred Dibandi se veut donc un rempart contre « la politisation de la foi » et « la sacralisation du politique », deux écueils qui menacent, selon lui, la cohésion sociale et l’équilibre des institutions.
Derrière les grands principes – neutralité, impartialité, égalité de traitement entre toutes les croyances – se cache un défi de taille : définir les modalités pratiques de la collaboration entre l’État et les multiples églises et communautés religieuses du pays. Le texte se présente comme une « loi de protection » garantissant la liberté de conscience, y compris « le droit de ne pas croire ». Cette inclusion est loin d’être symbolique dans une société où l’appartenance religieuse est souvent une norme sociale pressante. En prévenant les conflits interconfessionnels et en offrant un cadre juridique clair, le législateur espère renforcer la paix sociale. Mais on peut légitimement s’interroger : cette volonté de rationaliser les relations entre l’État et le religieux ne risque-t-elle pas de se heurter à des résistances farouches de la part d’institutions religieuses habituées à une grande autonomie ?
L’innovation principale de cette proposition réside dans son ambition de concilier affirmation de la laïcité et préservation des libertés fondamentales. Il ne s’agit nullement, insiste son initiateur, d’un « procès contre les églises » ou d’une « négation du religieux ». Au contraire, en délimitant clairement les sphères de compétence, la loi vise à protéger l’exercice pacifique de tous les cultes. Cette approche pragmatique cherche à éviter que le principe de laïcité, mal compris, ne soit perçu comme une machine de guerre contre la religion. En confortant le principe de neutralité de l’État, le texte entend créer les conditions d’un dialogue apaisé et structuré. Est-ce là le signe d’une maturité politique nouvelle, capable de traiter des sujets sensibles sans passion ni démagogie ?
La route parlementaire qui attend cette proposition de loi s’annonce semée d’embûches. Son examen va immanquablement réveiller des débats idéologiques profonds et mettre en lumière les sensibilités diverses d’une classe politique elle-même largement imprégnée de convictions religieuses. Le député Dibandi joue donc un rôle de pionnier, avec les risques que cela comporte. L’échec ou l’édulcoration excessive de son texte pourrait envoyer un signal négatif quant à la capacité de l’État à s’affirmer comme un arbitre neutre au-dessus des croyances. À l’inverse, son adoption, après un débat serein et approfondi, marquerait un tournant dans la consolidation de l’État de droit en RDC. Elle démontrerait que les institutions sont prêtes à encadrer par le droit un domaine crucial de la vie nationale, évitant ainsi que les tensions potentielles ne se règlent dans la rue ou dans le champ de l’affrontement communautaire.
En définitive, cette initiative législative, audacieuse et nécessaire, place le Parlement congolais face à ses responsabilités. Elle teste sa capacité à légiférer sur un sujet éminemment complexe qui touche à l’identité même de la nation. Les prochains mois révéleront si la classe politique a la sagesse de saisir cette occasion pour renforcer les fondements juridiques de la coexistence pacifique, ou si, au contraire, les intérêts particuliers et les pressions diverses auront raison d’une réforme pourtant présentée comme vitale pour la stabilité et la maturité institutionnelle du pays. L’avenir de la laïcité RDC se joue maintenant dans l’hémicycle.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
