À l’hôpital général de référence de Tshikapa, les couloirs habituellement bondés sont d’un silence inquiétant. Seuls les cas les plus urgents sont traités, dans une ambiance de débrouille. Cette paralysie est le résultat visible d’un mouvement social d’une ampleur inédite. Depuis le 18 mars, l’ensemble des agents et cadres de la santé publique du Kasaï observent une grève sèche de trente jours. Ce bras de fer, initié par une intersyndicale déterminée, touche de plein fouet les 18 zones de santé de la province, laissant des milliers de patients dans l’expectative et l’angoisse.
Qu’est-ce qui peut pousser des femmes et des hommes dévoués à la vie à abandonner leur poste ? La réponse est dans les chiffres, et dans la détresse quotidienne. Les grévistes réclament le paiement de sept longs mois d’arriérés de salaire complémentaire. Une situation unique dans le pays, selon les syndicats, qui fait du Kasaï la seule province à accuser un retard aussi criant. Mais au-delà des chiffres, c’est une dignité bafouée qui s’exprime. Le non-respect des engagements pris par le gouvernement central et la précarité extrême des conditions de travail ont eu raison de leur patience.
La voix de Jean Mekanda, président de l’intersyndicale du secteur santé au Kasaï, est lasse mais ferme. Il décrit une souffrance qui a « atteint un niveau critique ». Comment exercer sereinement son métier quand on ne parvient plus à nourrir sa famille, à payer le loyer ou les frais de scolarité de ses enfants ? « Plusieurs collègues vivent désormais à la belle étoile », lâche-t-il, amer, évoquant des expulsions subies par des agents incapables d’honorer leur loyer. Cette précarité matérielle est un poison qui ronge le moral et compromet la qualité des soins. Peut-on demander à un soignant épuisé par les soucis du quotidien d’être pleinement présent au chevet des malades ?
Cette grève sèche des agents de santé au Kasaï, qui doit se poursuivre jusqu’au 19 avril, est un coup de semonce. Elle signifie l’arrêt pur et simple des activités programmées dans les hôpitaux et centres de santé publics. Vaccinations, consultations de routine, suivis de maladies chroniques : tout est à l’arrêt. Seules les urgences vitales sont prises en charge, souvent grâce au sens du devoir résiduel de quelques-uns. Les syndicats sont intransigeants : la reprise du travail est conditionnée au versement effectif des arriérés de salaire et à l’amélioration tangible des conditions de vie et de travail. Ils posent une question simple, mais lourde de sens : jusqu’à quand le système peut-il tenir sur le dos du sacrifice de ses propres acteurs ?
La situation va bien au-delà d’un simple conflit social localisé. Elle met en lumière les dysfonctionnements structurels profonds qui minent le secteur de la santé en RDC. L’accumulation d’arriérés de salaire dans une seule province interroge sur la gestion et la répartition des ressources. Elle crée un sentiment d’injustice et d’abandon chez les professionnels de santé du Kasaï, déjà confrontés à un manque chronique de matériel et de médicaments. Cette grève est le symptôme d’un malaise national : la dévalorisation de la fonction publique de santé, qui pousse souvent les meilleurs éléments vers le secteur privé ou l’exil.
Pour les populations du Kasaï, l’impact est immédiat et brutal. Les plus vulnérables, ceux qui dépendent exclusivement des structures publiques, sont les premières victimes de cette paralysie. Chaque jour de grève qui passe aggrave leur détresse et risque de transformer des pathologies bénignes en situations d’urgence. Cette crise révèle la fragilité du filet de sécurité sanitaire et pose une question essentielle : qui protégera la santé des Congolais si ceux qui en ont la charge sont eux-mêmes laissés pour compte ?
L’action de l’intersyndicale santé Kasaï est un cri d’alarme. Elle rappelle que la qualité des soins dépend directement de la dignité accordée à ceux qui les dispensent. Résoudre ce conflit n’est pas seulement une question de paiement d’arriérés ; c’est un impératif de justice sociale et de santé publique. La balle est désormais dans le camp des autorités. Leur réponse, ou leur absence de réponse, déterminera non seulement l’avenir de cette grève, mais aussi la crédibilité de l’engagement de l’État envers la protection de sa propre population. La société congolaise tout entière observe, attendant un signe qui prouve que la vie de ses enfants et la dignité de ses soignants ont enfin un prix.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
