L’Inspection générale de la territoriale a dégainé son plus redoutable instrument de contrôle, plongeant l’administration de la ville de Kikwit dans un audit financier et administratif des plus rigoureux. La mission, diligentée pour examiner la gestion du maire Abbé Ngiama sur la période courant de 2024 à ce jour, ne se contente pas d’un simple bilan comptable. Elle vise à passer au crible « toutes les recettes perçues et dépenses effectuées », à en vérifier la traçabilité dans les livres, à contrôler le personnel, à évaluer les modalités de perception et à solder les contentieux. Une opération de grande envergure qui, en l’absence physique du premier magistrat de la ville, convoqué à Kinshasa depuis plus d’un mois par le Vice-Premier ministre de l’Intérieur, prend des allures de test grandeur nature pour la gouvernance locale en RDC.
Le timing de cette intervention des services du Trésor et de l’Inspection ne doit rien au hasard. Elle survient dans le sillage immédiat de la convocation du maire Abbé Ngiama par sa hiérarchie, une consultation dont l’issue et les motifs exacts demeurent enveloppés de mystère. L’interdiction prononcée par l’édile contre les activités du parti de Claude Ibalanky, après que ce dernier se fut affiché aux côtés de cadres de l’AFC/M23, a précédé de peu son appel à la capitale. Le pouvoir central joue-t-il une partition subtile, utilisant les outils de contrôle administratif pour faire pression ou clarifier une situation politique locale devenue trop sensible ? La question plane sur Kikwit, où l’annonce de cet audit en l’absence du principal concerné a immédiatement enflammé les débats.
Pour la société civile locale, incarnée par son président urbain, le Dr Aimé Kavunga, cette mission est une aubaine pour la transparence. « L’audit n’est pas mauvais. C’est pour réorganiser les choses. Sans l’audit nous risquons de vivre dans l’anarchie, chacun fera ce qu’il voudra parce qu’il sait qu’il n’y a aucun contrôle et il n’est redevable à personne », argumente-t-il, voyant dans ce contrôle financier de la mairie un acte sain de gestion publique. Cette position défend une vision où la vérification des comptes, même en l’absence du gestionnaire, sert avant tout l’intérêt général et participe à l’assainissement de la gouvernance locale en RDC.
Cet enthousiasme n’est pourtant pas partagé par tous. La Fraternité des natifs de Kikwit et amis (Franaki) élève une voix dissonante et critique. Son président, Me Gabriel Kasongo, fustige une procédure qu’il juge précipitée et viciée. « Il est anormal qu’un contrôle soit initié sans attendre les conclusions de la consultation », assène-t-il. Pour lui, l’absence du maire de Kikwit, en tant que premier ordonnateur des dépenses, rend l’exercice caduc, voire suspect. « Comment peut-on contrôler celui qui est absent ? […] Si l’inspection peut aller outre, nous allons parler de l’acharnement ou de l’instrumentalisation de notre administration publique ». Cette critique pointe du doigt un risque majeur : celui de voir l’Inspection générale de la territoriale instrumentalisée dans un règlement de comptes politique, transformant un outil technique en arme de guerre administrative.
L’imbroglio kikwitois pose ainsi une question fondamentale sur les méthodes de l’État. Le contrôle est-il un acte de saine administration, impartial et technique, ou le préliminaire d’une mise à l’écart politique ? L’absence prolongée d’Abbé Ngiama à son poste, sans date de retour connue, crée un vide propice aux spéculations et fragilise d’autant plus sa position face à un audit qu’il ne peut pas directement superviser. Cette situation inédite met en lumière les tensions constantes entre le pouvoir central et les autorités décentralisées, où la tutelle administrative peut basculer dans une forme de tutelle politique.
À quoi doit-on s’attendre à l’issue de cette mission ? Le rapport des inspecteurs pourrait aussi bien blanchir qu’accabler le maire. Dans un cas comme dans l’autre, ses conclusions seront inévitablement lues à la lumière des événements politiques récents. Serviront-elles de base à des sanctions administratives, ou au contraire, à une réhabilitation de l’édile ? L’enjeu dépasse la seule personne d’Abbé Ngiama ; il touche à la crédibilité des institutions de contrôle et à la perception de la justice administrative par les citoyens. La population observe, entre espoir d’une gestion plus transparente et crainte de manipulations.
La suite de ce dossier dépendra de la capacité des acteurs à séparer le grain de l’ivraie, à distinguer la quête légitime de redevabilité d’une éventuelle chasse aux sorcières. Le prochain chapitre s’écrira soit dans la transparence apaisante d’un audit accepté par tous, soit dans les remous amers d’une crise de confiance institutionnelle. Pour Kikwit et pour la RDC, l’épisode actuel est un révélateur des profonds défis qui persistent sur la voie d’une décentralisation effective et d’une administration territoriale intègre et efficace. L’Inspection générale de la territoriale a lancé les dés ; c’est maintenant à la gouvernance locale de montrer sa résilience.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
