La vie s’est arrêtée à Kikwati. Dans ce village du territoire de Kasongolunda, au cœur de la province du Kwango, un silence anormal plane sur les champs. Plus de bruit de houe, plus d’appels entre agriculteurs. Seuls les barrissements inquiétants de trois éléphants résonnent, annonçant la destruction méthodique des cultures. Bananes, ignames, poivres : rien ne résiste à l’appétit de ces géants affamés, transformant des mois de labeur en désert. Les habitants, pieds et poings liés, assistent impuissants au ravage de leurs cultures, leur unique source de subsistance. Une peur viscérale les cloue désormais chez eux. Comment en est-on arrivé là ? Cette intrusion massive n’est-elle que le symptôme d’un déséquilibre écologique plus profond ?
Le phénomène n’est malheureusement pas une première. Les autorités locales parlent d’apparitions périodiques, souvent liées à la zone frontalière entre la RDC et l’Angola. Mais la récurrence n’atténue en rien la détresse. Pour les villageois de Kikwati, chaque visite de ces pachydermes signifie la famine en perspective. « Les gens vivent des champs. Lorsque ces derniers sont attaqués par les animaux, les produits deviennent rares. Ils n’ont plus accès facile à leurs champs parce qu’ils ont peur », alerte Kanyi Mukenzi Toso, administrateur du territoire de Kasongolunda. Ses mots traduisent l’urgence de la situation : une économie de subsistance paralysée, des réserves alimentaires anéanties. Ce conflit homme-faune cristallise toute la complexité de la cohabitation dans une région où la pression sur les terres et les ressources naturelles ne cesse de croître.
La présence de ces éléphants pose une question cruciale : pourquoi quittent-ils leur habitat naturel ? Le territoire de Kasongolunda abrite pourtant la vaste réserve de Swa-Kibula, un sanctuaire de biodiversité d’environ 1,4 million d’hectares regorgeant d’antilopes, de buffles et justement… d’éléphants. Cette aire protégée est-elle suffisante ? Sa santé est-elle préservée ? Le fait que des groupes familiaux, composés d’un mâle, d’une femelle et d’un éléphanteau, s’aventurent aussi loin des zones forestières pour chercher de la nourriture pourrait signaler une dégradation de leur écosystème d’origine. La recherche de nouveaux pâturages, poussée par la réduction de leur espace vital ou la raréfaction de la nourriture en forêt, les conduit inexorablement vers les plantations humaines, déclenchant ces drames en cascade.
Face à cette crise, l’appel des autorités au calme et à la retenue, bien que nécessaire, sonne creux aux oreilles des paysans dépossédés. Kanyi Mukenzi Toso assure que les services compétents ont été saisis pour « éloigner ces éléphants des zones habitées ». Mais quelle stratégie à long terme ? L’effarouchement temporaire résoudra-t-il le problème ? La solution ne réside pas dans une simple répulsion, mais dans une gestion intégrée et durable. Il est impératif de sécuriser les corridors biologiques pour la faune, tout en protégeant les activités agricoles par des méthodes de dissuasion efficaces et non létales. La sensibilisation des communautés et leur implication dans la protection de la faune, dont les éléphants du Kwango sont un trésor national, sont tout aussi essentielles.
Le drame de Kikwati est un signal d’alarme qui retentit bien au-delà du territoire de Kasongolunda. Il illustre l’urgence de repenser la coexistence entre l’homme et une nature de plus en plus en détresse. Laisser ces conflits s’envenimer, c’est condamner à la fois les populations à la précarité et les espèces protégées à un avenir incertain. La recherche d’un équilibre, aussi fragile soit-il, n’est plus une option mais une nécessité vitale pour l’avenir écologique et social de la RDC. Protéger les villageois et leurs cultures tout en préservant les majestueux éléphants de la réserve Swa-Kibula : voilà le défi colossal qui attend les gestionnaires du territoire. Le temps n’est plus aux paroles, mais à une action concertée, rapide et respectueuse de tous les acteurs de cet écosystème unique.
Article Ecrit par Miché Mikito
Source: Actualite.cd
