Leurs regards fatigués se tournent vers l’imposant bâtiment de l’Assemblée provinciale, un contraste saisissant avec les abris de fortune qu’ils ont laissés derrière eux. « Depuis que nous sommes ici, nous passons la nuit dehors et cela nous fait du mal », confie d’une voix brisée Paul Byamungu, représentant de plus de 150 personnes ayant fui l’enfer des combats à l’Est. Son témoignage, livré lors d’un sit-in ce mercredi 11 mars à Lubumbashi, résume le calvaire vécu par ces familles qui ont échangé la menace des balles contre l’indifférence et l’extrême précarité. Comment en est-on arrivé là ? Comment des êtres humains, ayant déjà tout perdu, peuvent-ils être condamnés à survivre dans un tel dénuement, au cœur même d’une ville censée représenter un havre de paix ?
Installés au quartier Luhohoshi, rue 11, marché Zambia dans la commune Annexe, ces déplacés de guerre venus du Nord-Kivu et du Sud-Kivu vivent un cauchemar éveillé. Depuis deux ans, aucune structure d’accueil, aucun toit digne de ce nom ne leur a été proposé. Ils dorment à la merci des éléments, sur des morceaux de carton ou à même la terre. Les abris de fortune, bricolés avec des bâches et des branchages, n’ont pas résisté aux dernières pluies. « Nos maisons sont toutes détruites à cause de la pluie », déplore Paul Byamungu. Cette exposition permanente aux intempéries a des conséquences dramatiques, particulièrement pour les plus vulnérables. Les enfants tombent malades, fragilisés par le froid nocturne, l’humidité et le manque d’hygiène. Leur santé est devenue un combat quotidien, une course contre la montre dans un environnement où tout manque.
Cette situation alarmante pose une question cruciale : où est passée l’aide humanitaire pour ces populations vulnérables ? Les familles affirment n’avoir reçu aucune assistance sociale, ni de la part du gouvernement provincial du Haut-Katanga, ni des organisations non gouvernementales pourtant présentes dans la région. Pourtant, en avril 2025, le même gouvernement provincial avait apporté son soutien à un groupe de 44 personnes, dont douze enfants, arrivées de Goma et installées au centre du foyer social de Kamalondo. Pourquoi une telle disparité de traitement ? Pourquoi ce groupe de plus de 150 âmes, dont de nombreux enfants, est-il laissé pour compte, oublié dans un angle mort de la solidarité nationale et internationale ? Les déplacés multiplient les démarches, frappent à toutes les portes, mais leurs appels semblent se perdre dans le vide. « Plusieurs démarches ont été entreprises auprès des autorités, mais aucune réponse n’a été reçue jusqu’à ce jour », constate amèrement leur représentant.
Leur périple pour atteindre Lubumbashi relève déjà de l’exploit et du sacrifice. Fuyant les violences dans les Kivus, ils ont parcouru des centaines de kilomètres, empruntant des routes périlleuses et bravant les eaux parfois hostiles du lac Tanganyika. Ils ont tout abandonné, cherchant seulement la sécurité et une chance de reconstruire des vies brisées par les conflits. Arrivés dans la capitale du Haut-Katanga, ils se heurtent à une autre forme de violence : celle de l’indifférence et de l’abandon. Leur sit-in devant l’Assemblée provinciale n’est pas un acte de rébellion, mais un cri du cœur, un ultime recours pour se faire entendre. « Qu’ils puissent nous venir en aide… même nous donner un peu de moyens financiers, ou des soins médicaux. Nous demandons au gouvernement de nous secourir », supplie Paul Byamungu. Ce cri est un test pour la conscience collective et pour les mécanismes de prise en charge des personnes déplacées internes en RDC.
La présence de ces déplacés de guerre à Lubumbashi met en lumière les failles d’un système d’accueil souvent fragmenté et insuffisant. Elle interroge la coordination entre l’État central, les autorités provinciales et les acteurs humanitaires. La crise des déplacés n’est pas un problème confiné à l’Est ; elle se déplace, suit les routes de l’exode et finit par frapper aux portes des grandes villes, exigeant des réponses structurelles et durables. La précarité dans laquelle vivent ces familles à Luhohoshi est une bombe à retardement sociale et sanitaire. Elle menace la cohésion communautaire et hypothèque l’avenir de toute une génération d’enfants grandissant sans abri, sans soins adéquats et sans perspective.
La détresse des déplacés à Lubumbashi est un miroir tendu à toute la nation. Elle révèle l’urgence de renforcer les mécanismes de protection sociale, de planifier l’accueil des personnes fuyant les conflits, et d’honorer le droit fondamental à un logement décent et à des conditions de vie dignes. L’appel lancé devant l’Assemblée provinciale doit être plus qu’un fait divers ; il doit sonner comme un réveil pour les consciences et un catalyseur pour l’action. Car derrière les statistiques, il y a des visages, des histoires, des enfants qui méritent de grandir à l’abri, et des familles qui ont droit à un nouveau départ. L’humanité d’une société se mesure à la façon dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Aujourd’hui, à Lubumbashi, cette humanité est mise à l’épreuve.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
