Imaginez un hangar sans vitres, où le vent froid de la nuit s’engouffre librement. Imaginez cent vingt enfants, pour la plupart des adolescents, serrés les uns contre les autres, dormant à même le béton froid, sans matelas, sans couverture. C’est le tableau glaçant que la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) du Haut-Katanga a découvert lors d’une descente aux installations de la police d’investigation criminelle de Lubumbashi. Ces mineurs, interpellés dans le cadre de la vaste opération « Zéro shegué », y croupissent depuis près d’un mois, dans des conditions que le coordonnateur provincial de la CNDH, Maître Joseph Kongolo, qualifie sans ambages de « barbares ».
L’opération Zéro shegué, lancée par les autorités provinciales pour « nettoyer » les rues des enfants des rues, a viré au cauchemar carcéral. La détention de ces enfants à Lubumbashi soulève une question fondamentale : une opération censée protéger la société peut-elle justifier la violation systématique des droits les plus élémentaires de l’enfant ? Le rapport accablant de la CNDH décrit une situation où l’hygiène la plus basique est un luxe. « Les enfants n’ont pas droit au bain. Depuis un mois qu’ils sont là, ils ne se lavent pas », dénonce Joseph Kongolo, la voix chargée d’une indignation qui résonne comme un cri d’alarme. Être entassés dans un tel environnement, exposés aux intempéries et aux regards, constitue une atteinte grave à leur dignité et à leur intégrité physique.
La promiscuité ajoute une couche d’horreur à ce tableau déjà sombre. Ces mineurs sont détenus aux côtés de présumés criminels adultes, une mixité qui les expose à des risques de violence et de contamination psychologique inacceptables. Où est passée la protection spéciale due à tout enfant, principe pourtant inscrit dans la loi congolaise et les conventions internationales ? Les conditions inhumaines subies par ces enfants en RDC ne sont malheureusement pas un cas isolé, mais cet exemple à Lubumbaski frappe par son ampleur et sa durée.
Les conséquences sur la santé des détenus sont déjà visibles. Des cas de maladies sont signalés et, fait gravissime, la CNDH rapporte des allégations de décès parmi les enfants. Si ces informations restent à confirmer officiellement, elles illustrent l’extrême urgence de la situation et le danger mortel que représente cette détention. Certains enfants ont pu être évacués pour des soins, mais que deviennent ceux qui restent, sans prise encharge médicale, dans ce hangar qui tient plus du cachot que d’un lieu de garde à vue ? Cette situation met en lumière le décalage abyssal entre les discours sur la protection de l’enfance et la réalité du terrain.
Au-delà des conditions matérielles, la CNDH soulève un grave problème de légalité. La police criminelle n’est tout simplement pas le lieu approprié pour la détention de mineurs. Maître Kongolo rappelle avec force les procédures légales : « Pourquoi ces enfants sont-ils là ? S’il y a des enfants en conflit avec la loi, leur juge naturel est le tribunal pour enfants. Quant aux autres, en rupture familiale, ils doivent être retournés dans leurs familles ou placés dans des centres d’accueil spécialisés. » La détention prolongée dans ce lieu constitue donc une double violation : des droits humains fondamentaux et du droit procédural congolais.
Face à ce scandale, la CNDH du Haut-Katanga ne se contente pas de constats. Elle exige du gouvernement provincial, initiateur de l’opération, le retrait immédiat et sans condition de ces cent vingt enfants de ce « cachot ». Cet appel pressant interpelle toute la société congolaise sur le sort réservé à ses enfants les plus vulnérables. L’opération Zéro shegué devait-elle se transformer en opération « Zéro dignité » ? La lutte contre le phénomène des enfants des rues, un défi complexe et réel, peut-elle être gagnée par des méthodes qui piétinent les droits de ceux qu’elle prétend aider ?
Cette affoire dépasse le simple fait divers pour toucher aux enjeux sociétaux profonds de la RDC. Elle questionne la capacité des institutions à traiter les questions sociales avec humanité et dans le respect de l’État de droit. Les violations des droits de l’enfant au Congo ne seront enrayées que par une approche globale, combinant prévention, réinsertion sociale et respect strict des cadres juridiques. Le drame de Lubumbashi doit servir de électrochoc. La libération de ces enfants n’est pas une option, c’est une obligation légale et morale. Leur avenir, et la crédibilité d’un système qui se dit protecteur, en dépendent.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
