La scène politique congolaise est une fois de plus secouée par des remous constitutionnels. Les excuses de Bahati Lukwebo, présentées ce mercredi 11 mars 2026 à ses pairs sénateurs, résonnent comme un aveu de la fragilité des équilibres au sein de la majorité présidentielle. En réaffirmant sa loyauté à Félix Tshisekedi après des propos perçus comme ambigus sur la révision constitutionnelle en RDC, le deuxième vice-président du Sénat tente de colmater une brèche qu’il a lui-même ouverte. Mais ce geste de contrition suffira-t-il à étouffer un débat désormais lancé dans l’espace public ?
Dans une communication écrite adressée à la chambre haute, Modeste Bahati Lukwebo a plaidé la malencontreuse interprétation. Selon lui, ses déclarations lors d’une conférence de presse le 4 mars, suggérant qu’un changement de mentalités devait précéder toute modification de la Constitution, ont été déformées et extraites de leur contexte. « Nulle part, il est sorti de ma bouche que je m’opposais à la modification de la Constitution », a-t-il insisté, arguant avoir simplement invité à un débat interne au sein de l’Union Sacrée de la Nation. Cette clarification tardive, une semaine après les faits, révèle la sensibilité extrême du sujet. Le sénateur était interrogé sur le slogan « Tshisekedi n’a pas de mandats, mais plutôt de mission », véhiculé par certains soutiens du pouvoir et interprété comme un plaidoyer pour un prolongement du bail présidentiel. Sa réponse, rappelant que le chef de l’État est un républicain dont le mandat court jusqu’en 2028, avait été perçue comme un frein à ces velléités.
Ce débat politique à Kinshasa, sur fond de manœuvres et de luttes d’influence, dépasse la simple personne de Bahati Lukwebo. Il met à nu les tensions au sein de la coalition au pouvoir. En réaction, l’AFDC-A, dont Lukwebo est l’autorité morale, a publié une déclaration officielle de l’AFDC-A réaffirmant son soutien « total et inconditionnel » au président Tshisekedi et se désolidarisant de toute ambiguïté sur la question constitutionnelle. Parallèlement, d’autres mouvances, comme l’AVC de Didier Budimbu, affichent désormais ouvertement leur faveur pour un éventuel troisième mandat. Le paysage de l’Union Sacrée semble donc traversé par des courants contradictoires, entre loyalistes inconditionnels et acteurs prêts à ouvrir la boîte de Pandore constitutionnelle pour servir ce qu’ils présentent comme la « mission » du président.
Cette agitation verbale dans les cercles du pouvoir contraste violemment avec la réalité vécue par une partie du pays. Comme le souligne amèrement le journal Congo Nouveau, pendant que l’élite politique s’échauffe sur les textes, l’Est de la RDC reste en proie à l’occupation et aux violences des groupes armés. Des territoires en Ituri et au Nord-Kivu sont sous le joug de forces étrangères, tandis que des milliers de déplacés survivent dans une précarité alarmante. Le média fustige cette déconnexion criante, où le débat politique sur la Loi fondamentale sert de distraction face à l’urgence de la restauration de la souveraineté et de la paix. La question se pose alors : cette polémique constitutionnelle est-elle un véritable projet de société ou un épisode de théâtre politique destiné à occuper le terrain médiatique et à tester les lignes de fracture internes ?
Le rétropédalage de Bahati Lukwebo, aussi calculé soit-il, est un indicateur révélateur. Il montre que dans l’équation du pouvoir, afficher la moindre réserve sur un sujet aussi brûlant que la révision constitutionnelle devient immédiatement un acte de dissidence potentielle. La loyauté doit être proclamée sans équivoque, et toute nuance est synonyme de risque. Le président Tshisekedi, en jouant l’apaisement public tout en laissant ses soutiens mener le débat, maintient une position ambivalente classique. Il évite de s’engager directement tout en permettant à l’idée de mûrir dans l’espace public, une stratégie qui préserve ses options mais fragilise la cohésion de sa base.
À court terme, les excuses de Bahati Lukwebo pourront peut-être calmer la tempête au sein du Sénat. Cependant, elles ne refermeront pas le débat de fond qu’elles ont contribué à alimenter. La question d’une éventuelle révision de la Constitution, avec en filigrane celle d’un maintien au pouvoir au-delà de 2028, est désormais posée. Les prochains mois seront cruciaux pour observer si cette thématique va se structurer en projet politique avoué ou si elle restera un outil de mobilisation et de discipline interne. L’enjeu pour Félix Tshisekedi est de taille : manier cette question sans provoquer de rupture au sein de l’Union Sacrée ni détourner l’attention des défis sécuritaires et économiques qui minent la crédibilité de l’État. Le chef de l’État joue gros avec cette équation, dont la résolution définira non seulement son héritage politique mais aussi la stabilité institutionnelle du pays dans les années à venir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
