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Kasaï-Oriental : les vendeuses de légumes, héroïnes invisibles de la survie et de l’éducation

À l’aube, quand Mbuji-Mayi sommeille encore, elles sont déjà sur les routes. Le crépitement des motos-taxi se mêle au bruissement des sacs de feuilles de manioc et d’aubergines amères. Céline Bilonda, vendeuse au grand marché Bakuadianga, résume d’une voix fatiguée mais déterminée le quotidien de milliers de femmes vendeuses de légumes : « C’est un trajet long et pénible, mais je n’ai pas le choix. » Son réveil sonne à 4 heures du matin pour un périple vers Tshilenge ou Kabue, points d’approvisionnement essentiels pour le commerce informel des femmes de la province. Ces femmes, piliers invisibles de l’économie locale, incarnent une résilience à toute épreuve dans le Kasaï-Oriental.

Leur mission est simple dans son énoncé, herculéenne dans son exécution : approvisionner la capitale provinciale en denrées fraîches. Sur la tête ou entassées sur des motocyclettes branlantes, les marchandises parcourent des kilomètres de pistes chaotiques. Elles sont le sang qui irrigue les artères du marché de Mbuji-Mayi, assurant la sécurité alimentaire de la ville. Pourtant, derrière ce labeur quotidien, essentiel à la communauté, se cache une réalité économique amère. Les bénéfices, selon les commerçantes elles-mêmes, sont trop souvent « insignifiants ». Comment un travail si vital peut-il être si peu rémunérateur ? La question hante les allées du marché Bakuadianga.

Face à cette précarité, les vendeuses ont déployé des trésors d’ingéniosité. La survie économique des familles repose sur des stratégies adaptatives : diversification des produits vendus, réduction des marges pour écouler la marchandise plus vite, multiplication des voyages épuisants pour augmenter les volumes. Chaque kilo supplémentaire transporté représente un peu plus de farine, un peu plus de savon, un peu plus de sérénité. « Grâce à cela, nous tenons », semble être leur credo silencieux. Leur objectif ultime transcende la simple subsistance : il s’agit d’offrir un avenir.

Et c’est là que leur combat prend tout son sens. Alphonsine Ngalula, le visage marqué par les intempéries mais illuminé par une fierté palpable, le confirme : « À travers cette vente des légumes, nous scolarisons les enfants et d’autres ont même terminé les études. » Dans ses mots résonne la victoire de milliers de mères. Les cahiers, les uniformes, les frais de scolarité sont payés avec les revenus de la tomate, du gombo et des feuilles de patate douce. Ce commerce informel, souvent méprisé, devient ainsi le premier financeur de l’éducation de toute une génération. N’est-ce pas là le plus beau des investissements ?

Alphonsine porte aussi un message profond sur la valeur du travail : « Exercer ce métier est un honneur, il n’existe pas de sot métier. » Cette affirmation est un acte de résistance contre la stigmatisation. Elle rappelle que la dignité ne se mesure pas à la blancheur du col, mais à la sueur versée pour nourrir et éduquer. Ces femmes sont bien plus que des vendeuses ; elles sont des entrepreneures de l’ombre, des logisticiennes aguerries, et les principales pourvoyeuses du Kasaï-Oriental. Leur activité fragile est en réalité un secteur économique à part entière, structurant la vie de Mbuji-Mayi.

Leur calvaire quotidien, fait de fatigue et d’insécurité sur les routes, soulève pourtant des enjeux sociétaux criants. Jusqu’à quand faudra-t-il que la survie économique des familles repose sur des schémas aussi précaires ? L’exploit de ces femmes, qui maintiennent à bout de bras un circuit d’approvisionnement vital, doit interpeller. Leur résilience est admirable, mais elle ne doit pas servir d’alibi à l’indifférence. La reconnaissance de leur rôle central passe peut-être par un appui concret : l’amélioration des voies d’accès, l’accès au micro-crédit, la sécurisation de leurs points de vente. Leur permettre de travailler dans de meilleures conditions, c’est investir dans la stabilité alimentaire et éducative de toute la province.

Finalement, le marché de Mbuji-Mayi est bien plus qu’un lieu d’échange. C’est le théâtre d’un combat silencieux pour l’ascension sociale. Chaque botte de légumes vendue est une brique posée pour construire un avenir différent. Les femmes vendeuses de légumes du Kasaï-Oriental ne demandent pas la pitié, mais peut-être simplement que l’on voit, enfin, la grandeur de leur humble labeur. Leur histoire est celle d’un courage ordinaire qui produit des effets extraordinaires : nourrir une ville et éclairer l’esprit de ses enfants.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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