La chambre haute du parlement congolais est le théâtre d’une crise politique dont les ramifications pourraient affecter durablement l’équilibre du pouvoir à Kinshasa. Une pétition, initiée par le sénateur Dany Kabongo, vise en effet à évincer Bahati Lukwebo de ses fonctions de deuxième vice-président du Sénat. Le motif ? Des déclarations publiques jugées « incorrectes » et témoignant d’un « manque de respect » envers le président de la République, Félix Tshisekedi. Cette initiative, qui a déjà recueilli plus de trente-sept signatures selon son promoteur, intervient dans le contexte hautement sensible du débat sur une éventuelle révision de la Constitution. Elle expose au grand jour les fissures au sein de la majorité présidentielle et de l’Union sacrée, cette coalition censée porter le projet du chef de l’État.
À la source de cette pétition Bahati Lukwebo Sénat, un différend fondamental sur la méthode et le fond. Mercredi dernier, lors d’une conférence de presse, M. Lukwebo, figure influente de l’AFDC-A et membre du présidium de l’Union sacrée, a clairement affiché son opposition à toute modification de la Loi fondamentale. Pour lui, invoquer la révision constitutionnelle RDC comme remède aux maux du pays relève du « faux débat ». « Ce n’est pas la Constitution qui est un problème pour le développement, ce sont les hommes qui ne la mettent pas en pratique », a-t-il asséné, appelant plutôt les partisans du changement à œuvrer pour la satisfaction des besoins de la population. Des propos qui, dans l’arène politique congolaise où la loyauté au président est souvent érigée en critère absolu, ont été perçus comme une marque de défiance.
Le sénateur Dany Kabongo, élu de Lubumbashi et fer de lance de la démarche punitive, a fustigé avec virulence cette prise de position. Dans un entretien à ACTUALITE.CD, il a estimé que Bahati Lukwebo, en sa double qualité de membre du Bureau du Sénat – la troisième institution de la République – et du présidium de l’Union sacrée, avait manqué à son devoir de réserve et de loyauté. « Nous avons trouvé ses propos pas du tout corrects, c’est un manque de respect envers l’autorité morale, qui est lui-même l’initiateur de l’union sacrée », a-t-il expliqué. Pour Kabongo, Lukwebo aurait dû au préalable « se référer à l’autorité de référence », c’est-à-dire le président Tshisekedi, avant de s’exprimer publiquement sur un sujet aussi crucial. Cette lecture stricte de la hiérarchie au sein de la majorité illustre la tension entre discipline de parti et liberté d’expression dans un système politique en pleine recomposition.
La crise politique Sénat ainsi ouverte dépasse la simple querelle de personnes. Elle touche au cœur de la gouvernance du régime Tshisekedi et à sa stratégie de consolidation du pouvoir. La volonté de modifier la Constitution, régulièrement évoquée par des caciques du régime tels qu’Augustin Kabuya, Didier Budimbu ou Christophe Mboso, semble être devenue un marqueur d’allégeance. En s’y opposant frontalement, Bahati Lukwebo a, volontairement ou non, brisé un tabou et testé les limites de la tolérance au sein de l’Union sacrée. Ses propos irrespectueux Tshisekedi, comme les qualifient ses détracteurs, sont-ils le signe d’un début de fronde ou simplement la manifestation d’un débat démocratique étouffé ? La question reste en suspens, mais la réaction rapide et organisée des soutiens du président montre que la ligne rouge a été franchie.
La dynamique de la pétition, que le sénateur Dany Kabongo affirme « évoluer normalement », pourrait donc avoir des conséquences institutionnelles majeures. Si elle atteint le nombre de signatures requis – le règlement intérieur du Sénat stipulant probablement une majorité pour une motion de censure interne –, Bahati Lukwebo pourrait être contraint de quitter le bureau de la chambre haute. Un tel scénario affaiblirait non seulement sa position personnelle, mais aussi le courant politique qu’il représente. Plus profondément, il enverrait un signal clair à tous les élus : toute divergence publique avec la ligne présidentielle sur des sujets constitutionnels sera sévèrement sanctionnée. Le président Tshisekedi joue-t-il gros en laissant ses lieutenants discipliner un de ses proches ? L’échec de cette manœuvre pourrait en effet fragiliser sa majorité parlementaire en radicalisant les oppositions internes.
Pour l’heure, les initiateurs de la pétition préparent un point de presse pour officialiser leur démarche et peut-être révéler le nombre exact de signatures obtenues. La balle est désormais dans le camp du président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo lui-même, et de ses alliés. Vont-ils contre-attaquer en mobilisant leur réseau, ou assisteront-ils, impuissants, à leur éviction du perchoir ? Les prochains jours seront décisifs pour l’avenir de la révision constitutionnelle RDC. Car au-delà du sort d’un homme, c’est la capacité du régime à mener à bien son projet le plus controversé qui se joue dans les couloirs du Sénat. Une chose est certaine : cette crise révèle que la bataille pour le contrôle des institutions et de la narration politique est déjà engagée, et elle promet d’être féroce.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
