Imaginez une femme, appelons-la Maman Safi, qui a consacré cinq années de sueur et d’économies à son champ de maïs. À l’aube, des coups de feu déchirent le silence. En quelques heures, des hommes armés réduisent en cendres sa récolte, son petit entrepôt et volent ses chèvres. Son rêve d’autonomie, patiemment construit, s’envole en fumée. Comment, dans ces conditions, parler de développement ou d’émancipation ? Ce scénario tragique n’est pas une fiction ; il se répète quotidiennement pour des milliers de femmes dans le Nord-Kivu.
À l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme Nord-Kivu, célébrée ce 8 mars, la parole des organisations féminines sonne comme un cri d’alarme étouffé par le bruit des armes. L’insécurité chronique qui ravage la province ne tue pas seulement des vies ; elle assassine méthodiquement l’espoir d’une vie meilleure. Derrière les chiffres des déplacés et les bilans macabres se cache une réalité tout aussi criante : l’anéantissement systématique de l’autonomie financière des femmes RDC. Ces femmes, pourtant connues pour leur résilience légendaire, voient chaque avancée réduite à néant par des cycles de violence qui semblent n’avoir ni début ni fin.
Le témoignage d’Emmanuella Vasikia, de l’organisation Action des Volontaires pour la Solidarité et le Développement, est sans appel. Sa voix, empreinte d’une lassitude profonde, décrit un cercle vicieux infernal : « Tous les jours, avec les déplacements massifs, ça ne nous permet pas d’avoir des femmes qui ont un ancrage. Nous sommes découragées. Parce qu’au fil du temps nous travaillons sur les capacités des femmes, mais après un mois, on constate que ces femmes sont déplacées… » Son constat est un coup de poing : les femmes avec lesquelles elles œuvrent pour l’autonomisation se retrouvent à fuir, et cet éternel recommencement épuise autant les bénéficiaires que celles qui tentent de les aider.
Dans les territoires de Rutshuru, Masisi ou Beni, l’histoire est la même. Des projets agricoles soigneusement entretenus sont piétinés. De petits commerces sont pillés. Des ateliers artisanaux sont incendiés. La violence femmes Nord-Kivu n’est pas qu’une menace physique ; c’est un outil de destruction économique qui frappe en priorité celles qui tentent de se lever. Combien de coopératives féminines ont dû fermer leurs portes ? Combien de microcrédits sont devenus des dettes impossibles à rembourser parce que l’investissement initial a été littéralement réduit en cendres ? Les femmes leaders Nord-Kivu le répètent : sans sécurité, tout le reste n’est que du vent.
La résilience a ses limites. Chaque fois que l’accalmie revient, ces femmes courageuses tentent de reconstruire, de replanter, de renaître. Mais l’ombre de l’insécurité plane toujours, prête à tout balayer à nouveau. Cette instabilité permanente crée un climat de terreur économique où il devient presque insensé d’investir, d’innover ou de rêver. Comment planifier l’avenir lorsque demain est promis à l’imprévisible chaos ? Cette question hante les nuits de nombreuses entrepreneures, mères de famille et activistes.
Le message porté ce 8 mars par ces femmes leaders est donc un appel urgent, bien plus qu’un simple vœu pieux. Il s’agit d’une condition sine qua non : la paix n’est pas un préalable parmi d’autres, elle est le seul socle sur lequel peut se construire une véritable autonomie. Les discours sur le développement, les ateliers de formation, les fonds alloués à l’entrepreneuriat féminin – tout cela est nécessaire, mais totalement vain si les bénéficiaires doivent constamment courir pour sauver leur vie. La communauté internationale et les autorités nationales peuvent-elles continuer à regarder ailleurs ?
L’enjeu dépasse largement la seule province du Nord-Kivu. Il touche au cœur du développement de toute la RDC. Empêcher les femmes, pilier économique des familles et des communautés, de réaliser leur potentiel, c’est condamner toute une région à la pauvreté et à la dépendance. L’autonomie financière femmes RDC n’est pas un luxe ou un objectif lointain ; c’est une urgence humanitaire et un impératif de justice. En cette Journée internationale des droits de la femme, la plus belle forme de solidarité envers les femmes du Nord-Kivu serait de leur offrir enfin le cadre stable dont elles ont besoin pour que leurs efforts portent des fruits durables. Le temps des mots est révolu ; place aux actes concrets pour une paix véritable.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
