Alors que la République démocratique du Congo est engagée dans une guerre existentielle à l’Est, une autre bataille, tout aussi périlleuse pour l’équilibre du pouvoir, se joue dans les couloirs feutrés de ses institutions. Le deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, a délibérément jeté un pavé dans la mare en opposant un « non » retentissant au projet de révision constitutionnelle chéri par le Président Félix Tshisekedi. Cette prise de position isolée, qu’il qualifie de refus d’un « faux débat », met à nu les premières fissures sérieuses au sein de la majorité présidentielle, l’Union sacrée RDC. Le risque calculé de Bahati Lukwebo pourrait-il précipiter la première grande crise de cohésion du régime ?
La réaction de l’Union sacrée RDC n’a pas tardé, traduisant une nervosité palpable. Déo Bizibu, secrétaire général adjoint de l’UDPS, a immédiatement accusé le sénateur de trahison, suggérant que sa divergence « ne peut être profitable qu’à l’agresseur ». Plus grave encore, Idrissa Afani Mangala, président du groupe UDPS au Sénat, a parlé d’une « approche toxique », condamnant cette exposition des dissensions en pleine tempête sécuritaire. La menace est désormais concrète : une motion de défiance ou une action parlementaire contre Bahati Lukwebo est à l’étude, promet le sénateur Dany Kabongo Bondanya. Le bras de fer s’annonce pour la rentrée parlementaire du 16 mars, transformant l’hémicycle en champ de bataille politique.
Cette controverse sur la révision constitutionnelle RDC survient dans un contexte où le chef de l’État avait pourtant pris soin de désamorcer les craintes d’un troisième mandat. Ses discours à Kisangani, Lubumbashi et Kalemie fin 2024 insistaient sur la nécessité de « renforcer la protection du pays ». L’argument sécuritaire, pilier du plaidoyer présidentiel, se heurte aujourd’hui à une objection de fond : le pays souffrirait-il davantage de ses textes ou de l’incapacité de ses hommes à les appliquer ? La question, posée par Bahati Lukwebo, résonne comme un défi à la stratégie de légitimation du pouvoir en place.
Pendant ce temps, sur le front militaire, une lueur d’espoir perce en Ituri. Les Forces armées de la RDC ont porté un coup significatif à la logistique rebelle avec la saisie d’armes Ituri d’importance dans la chefferie de Mambisa, territoire de Djugu. Cette cache, appartenant à la coalition CRP-Zaïre, contenait un arsenal varié allant des AK-47 aux bombes de RPG-7. Le lieutenant Jules Ngongo, porte-parole du gouvernement provincial, y voit un « coup fatal » aux insurgés. Cet succès tactique rappelle cruellement que si les divisions politiciennes agitent Kinshasa, la guerre, elle, continue de faire rage, souvent loin des projecteurs médiatiques dirigés vers le Nord-Kivu.
Sur le plan diplomatique, un visage familier revient aux commandes de la mission onusienne. La nomination de l’Américain James Swan MONUSCO au poste de Représentant spécial marque un retour aux sources pour ce fin connaisseur de la région. Son expérience, de son passage comme ambassadeur (2013-2016) à ses fonctions antérieures, en fait un acteur qui comprend les arcanes complexes de la politique congolaise. Sa maîtrise du français et sa connaissance du terrain seront des atouts précieux, mais suffiront-ils à redynamiser une mission souvent critiquée pour son bilan mitigé face aux conflits à l’Est ?
En parallèle, une autre pression monte à l’Assemblée nationale, où le gouvernement est convoqué pour s’expliquer sur l’exécution du budget et les retards endémiques dans le paiement des salaires. Avec une masse salariale identifiée par le FMI comme un « risque budgétaire majeur » et un audit en cours ordonné par le président, la grogne sociale constitue une bombe à retardement. La gestion des finances publiques apparaît plus que jamais comme le talon d’Achille d’une administration en quête de crédibilité.
Alors que les prochains jours s’annoncent décisifs avec l’éventuelle motion contre Bahati Lukwebo et les résultats de l’audit sur les salaires, la RDC semble devoir jongler avec ses crises, des plus symboliques aux plus vitales. La solidité de l’Union sacrée RDC, mise à l’épreuve par un débat sur la révision constitutionnelle RDC, sera-t-elle la première victime de cette période tumultueuse ? La réponse se construira entre les murs du Sénat et sur les collines de l’Ituri, rappelant que la stabilité du pays se joue sur plusieurs échiquiers à la fois.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
