Le président Félix Tshisekedi a officiellement lancé, ce lundi 2 mars, le Forum national des affaires coutumières (FNAC) au centre culturel des pays d’Afrique centrale à Kinshasa. Cet événement, qui rassemble plus de 400 chefs coutumiers venus des 26 provinces de la République démocratique du Congo, se présente comme une tentative ambitieuse de réhabiliter l’autorité traditionnelle dans le paysage institutionnel congolais. Sous le thème « le renforcement de l’autorité coutumière, gage de la stabilité et développement, de la sécurité et de la cohésion des communautés », le gouvernement espère-t-il vraiment apporter des solutions durables aux crises récurrentes qui minent les entités décentralisées ?
Dans son allocution d’ouverture, le chef de l’État a immédiatement posé les bases d’un dialogue complexe entre modernité et tradition. Félix Tshisekedi a souligné avec force l’importance d’une autorité coutumière « respectée, structurée et bien articulée à l’État ». Selon lui, cette articulation est la condition sine qua non pour des communautés stables, une prévention efficace des conflits et un développement enraciné dans les réalités locales. En invoquant la reconnaissance constitutionnelle de l’autorité coutumière comme socle de valeurs traditionnelles, le président donne un cadre juridique à cette initiative, mais ne risque-t-il pas de surévaluer la capacité des structures traditionnelles à s’intégrer harmonieusement dans un État encore en construction ?
Le forum national des affaires coutumières se veut une plateforme de réflexion sur des questions épineuses : la succession coutumière légitime et apaisée, l’articulation de l’autorité coutumière avec l’administration territoriale, la justice, le service foncier, et divers secteurs clés comme les mines, l’agriculture et l’environnement. Autant de dossiers où les chevauchements de compétences et les conflits d’intérêts ont souvent engendré instabilité et violence. Le vice-premier ministre chargé de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, a présenté ce forum comme un cadre d’échanges pour « la recherche de solutions aux problèmes qui secouent le secteur coutumier, à la base des tensions communautaires ». Une déclaration qui, sous son apparente neutralité, admet implicitement l’échec des politiques passées à gérer ces tensions.
Cinq thématiques prioritaires ont été assignées aux groupes de travail : la décentralisation du développement local, la gouvernance coutumière et la sécurité ; le statut des chefs coutumiers ; l’intégration des peuples autochtones pygmées ; la mise en place d’une stratégie sectorielle transversale pour la gouvernance coutumière ; et enfin, le rôle et l’apport des femmes et des jeunes dans cette gouvernance. Cette liste exhaustive révèle l’ampleur des défis à relever. Cependant, la multiplication des objectifs ne dilue-t-elle pas l’effort, risquant de transformer ce forum en une simple tribune d’expression sans lendemain concret ?
Le vice-ministre des Affaires coutumières, Mwami Ndeze Jean-Baptiste, a apporté un éclairage plus critique en pointant du doigt « la prévalence des conflits liés à l’exercice du pouvoir coutumier » comme cause majeure de l’instabilité des entités en RDC. Il a également évoqué les conflits résultant « du découpage administratif et des ingérences des acteurs politiques et administratifs ». Ces remarques mettent en lumière les écueils d’une autorité coutumière souvent instrumentalisée par les élites politiques locales et nationales. La volonté affichée de renforcer cette autorité ne pourrait-elle pas, paradoxalement, renforcer les clientélismes et les logiques de capture des ressources ?
Félix Tshisekedi, en convoquant ce forum, joue un pari politique subtil. D’un côté, il cherche à s’appuyer sur l’influence des chefs coutumiers pour consolider sa propre assise dans les territoires, où l’État central peine à imposer sa présence. De l’autre, il tente de canaliser une autorité traditionnelle parfois contestée vers des objectifs de stabilité et de développement. Mais cette stratégie comporte des risques. L’articulation entre pouvoir coutumier et administration moderne reste un terrain miné, comme en témoignent les nombreux conflits fonciers et successoraux. Le chef de l’État pourra-t-il imposer une réforme structurelle sans heurter les intérêts établis ?
Le succès de ce forum national des affaires coutumières se mesurera à l’aune des décisions concrètes qui en découleront. Sera-t-il suivi d’une loi organique clarifiant le statut des chefs coutumiers ? Des mécanismes de coordination avec les autorités territoriales seront-ils mis en place ? La question foncière, source intarissable de conflits, trouvera-t-elle une réponse équilibrée intégrant les droits coutumiers et les impératifs de développement ? Autant d’interrogations qui planent sur cette initiative.
En définitive, le lancement de ce forum par Tshisekedi illustre la recherche constante d’un équilibre entre tradition et modernité dans la gouvernance congolaise. Si l’intention est louable, la mise en œuvre s’annonce périlleuse. Le renforcement de l’autorité coutumière, s’il n’est pas accompagné d’une réelle volonté de dépolitisation et d’une clarification des compétences, pourrait bien ajouter une couche de complexité à un édifice étatique déjà fragile. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si ce forum aura été un simple exercice de communication ou le prélude à une refonte profonde de la gouvernance traditionnelle en RDC.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
