Dans les bureaux de l’Office des routes à Bunia, un silence lourd de peur a remplacé le bourdonnement habituel. L’arrestation soudaine de Dieudonné Afoyo, le président de la délégation syndicale, a envoyé un frisson glacial dans le dos de tous les travailleurs. Comment en est-on arrivé à ce qu’une simple lettre adressée à la Première ministre se transforme en un séjour derrière les barreaux d’un cachot militaire ?
« Ils sont venus le chercher comme un criminel, pour une question de plumes et de papier », témoigne un collègue sous couvert d’anonymat, la voix empreinte de colère et d’impuissance. L’affaire, dénoncée avec véhémence par l’Intersyndicale nationale, dépasse le simple cas personnel de Dieudonné Afoyo. Elle met en lumière les tensions palpables entre l’administration provinciale et les défenseurs des droits des travailleurs dans l’Ituri. La lettre incriminée pointait du doigt le projet du gouverneur de délocaliser les services de l’Office des routes Bunia vers un site périphérique, jugé bien moins sécurisé. Une préoccupation légitime pour la sécurité du personnel, transformée en motif d’arrestation arbitraire.
Guy Kuku, coordonnateur adjoint de l’Intersyndicale, ne décolère pas. « Exiger 4 000 USD pour la liberté d’un homme qui n’a fait qu’exercer son droit à la parole, est-ce cela, l’État de droit ? », interroge-t-il, soulignant une pratique qui rappelle les heures les plus sombres. Le fait que Dieudonné Afoyo croupisse dans les geôles de l’Auditorat militaire, un lieu réservé aux affaires relevant de la justice militaire, ajoute à l’absurdité et à la gravité de la situation. Où est passée la séparation des pouvoirs et la protection des civils ? Ce conflit latent avec le gouverneur Ituri prend des allures d’intimidation pure et simple, visant à museler toute voix discordante.
La défense de l’armée, par la voix du lieutenant Jules Ngongo, évoque des « propos diffamatoires ». Mais dans une démocratie, la diffamation se règle-t-elle par la détention préventive dans un cachot militaire ? Cette réponse disproportionnée interroge sur les méthodes employées pour étouffer les critiques. À Bunia, ville déjà marquée par les cycles de violence, cette affaire crée un précédent dangereux. Elle instille la crainte chez tous ceux qui osent contester les décisions des autorités. Quel message envoie-t-on aux autres syndicalistes, aux lanceurs d’alerte, aux simples citoyens qui voudraient faire entendre leurs légitimes préoccupations ?
Au-delà du cas de Dieudonné Afoyo, c’est la santé même du dialogue social en République Démocratique du Congo qui est en jeu. L’arrestation arbitraire d’un syndicaliste pour une correspondance officielle constitue une entorse grave aux libertés fondamentales. Elle révèle les fragilités persistantes des institutions et la tentation, pour certains détenteurs du pouvoir, d’utiliser la force plutôt que le débat. L’Intersyndicale nationale a raison de tirer la sonnette d’alarme : si l’on peut emprisonner un représentant des travailleurs pour une lettre, que reste-t-il de l’espace démocratique ?
La société civile et les observateurs nationaux attendent maintenant une réaction ferme des plus hautes instances judiciaires et du gouvernement central. La libération immédiate et sans condition de Dieudonné Afoyo serait un premier pas pour rétablir la confiance. Mais il faudra aussi garantir que de telles pratiques, qui entachent l’image de la RDC, ne se reproduisent plus. Le véritable test pour l’État de droit congolais se joue aujourd’hui dans ce cachot militaire de Bunia, autour du destin d’un syndicaliste qui a osé écrire. La liberté d’expression et le droit de défendre les travailleurs ne doivent pas devenir des crimes passibles de prison. L’enjeu est de taille : choisir entre la répression silencieuse ou le dialogue, aussi complexe soit-il, qui seul peut construire une paix durable dans des provinces comme l’Ituri.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
