Vingt ans après l’adoption de sa Loi fondamentale, la République Démocratique du Congo se voit offrir un diagnostic pour le moins sulfureux. Alors que l’Institut pour la démocratie, la gouvernance, la paix et le développement en Afrique (IDGPA) et la faculté de Droit de l’Université de Kinshasa organisaient un colloque pour marquer l’anniversaire de la Constitution RDC, le sociologue Émile Bongeli a lâché une formule qui continue de brûler les réseaux sociaux et les consciences : la RDC est un « État sorcier ».
Le 18 février 2026, dans l’enceinte solennelle du Palais du Peuple, le professeur n’a pas tremblé devant l’assemblée de juristes et constitutionnalistes. Il a posé un regard froid sur deux décennies de gouvernance sous l’égide de la Constitution. Selon lui, l’État sorcier congolais, dont la nature maléfique prendrait racine à l’époque léopoldienne, ne génère que du malheur pour sa population. Une accusation d’une brutalité rare, qui ne vise pas seulement l’appareil d’État mais frappe au cœur de la société congolaise tout entière.
« Chacun de nous commet au moins 5 infractions par jour pour survivre. On doit violer la loi au moins 5 fois pour survivre. On insulte, on corrompt, on vole si on peut le faire… », a-t-il asséné. Cette déclaration, loin d’être une improvisation, s’inscrit dans une réflexion plus longue. Dès décembre 2024, lors d’une conférence à l’université de Kinshasa, Bongeli développait déjà cette thèse d’un État « survivance dégénérée, gangrénée de l’État léopoldien, dont la nature originelle repose sur l’illégalité ». La répétition du propos lui donne le poids d’un manifeste.
Mais que recouvre exactement cette métaphore de la sorcellerie appliquée à l’État ? Pour le professeur, le « sorcier » est celui qui apporte le malheur. L’État sorcier congolais serait ainsi une structure dont chaque décision, chaque mesure, se retourne systématiquement contre le bien-être de ses citoyens. Prenant l’exemple des embouteillages monstres de Kinshasa, il souligne le caractère contre-productif des actions publiques : « Tout ceci parce que l’on veut arranger les embouteillages, on crée des nouvelles lois qui ne marchent pas. » Le remède aggraverait ainsi le mal.
Cette gouvernance congolaise défaillante créerait un cercle vicieux infernal. Face à un État prédateur, les citoyens seraient contraints d’adopter des « stratégies sorcières » pour contrer la « sorcellerie de l’État ». L’enseignant décrit des fonctionnaires transformés en « vampires » de leur poste par des salaires de misère, et une population qui, par « réflexe de survie », banalise la corruption, l’insulte et la tricherie. Sommes-nous dès lors face à une nation de délinquants contraints, ou à une société devenue complice active de son propre malheur ? La question, lancée comme un pavé dans la mare, oblige à un examen de conscience collectif.
La réaction en ligne a été immédiate et polarisée. Certains voient en Émile Bongeli un génie lucide, courageux pour avoir osé nommer l’indicible. D’autres dénoncent une insulte gratuite envers un peuple déjà éprouvé, une généralisation dangereuse qui exonère les individus de leur responsabilité personnelle. Le débat révèle une fracture profonde dans la manière d’appréhender la crise congolaise. L’accusation se retourne d’ailleurs contre son auteur : si tout le monde est pris dans cette spirale, le professeur lui-même n’en serait-il pas un acteur ? A-t-il, lui aussi, commis ses cinq infractions quotidiennes ?
Au-delà du constat ravageur, Bongeli esquisse une voie de sortie. Il parle d’« exorciser l’État », de le recréer pour en faire un promoteur de bonheur collectif et non un instrument d’exploitation. Sa recommandation est à la fois culturelle et politique : il enjoint aux étudiants de privilégier les ouvrages des chercheurs congolais, dont les travaux seraient plus à même de décrypter la réalité locale que les théories occidentales qu’il estime « fausses à 50 % ». Ce nationalisme intellectuel est-il la clé pour repenser une gouvernance congolaise émancipée ?
En définitive, le coup de projecteur du professeur Bongeli, intervenu en plein bilan des vingt ans de la Constitution RDC, a réussi un tour de force : éclipser les discours techniques par une image saisissante. Elle force le débat sur le terrain de l’imaginaire collectif et de la responsabilité historique. La métaphore de l’État sorcier dépasse la simple critique politique pour toucher à une angoisse existentielle partagée par de nombreux Congolais. Le système est-il une fatalité contre laquelle on ne peut que se défendre par des moyens tout aussi vils ? Ou bien la société congolaise détient-elle, dans ses propres ressources morales et intellectuelles, les outils pour rompre l’enchantement maléfique et construire un État véritablement au service de tous ? L’exorcisme, s’il doit avoir lieu, commencera peut-être par cette interrogation publique, douloureuse mais nécessaire.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
