Le jeudi 26 février, la Cour militaire de Kinshasa/Gombe a ouvert dans une atmosphère de solennité et de sécurité renforcée le procès hautement attendu opposant Claudien Likulia Lifoma, fils de l’ancienne ministre Marie-Ange Mushobekwa, à Philémon Mambabwa Zebo, administrateur principal de l’Agence nationale des renseignements (ANR), et à ses coaccusés. L’ouverture de cette première audience marque le début d’un processus judiciaire scruté de près, tant pour la gravité des faits reprochés que pour la stature des personnes impliquées.
L’affaire, qui avait provoqué une vive émotion dans l’environnement sociopolitique congolais, trouve son origine dans des événements survenus dans la nuit du 21 décembre 2025. Selon les accusations portées par la famille plaignante, trois adolescents, dont Claudien et Christopher Likulia, fils de Mme Mushobekwa, âgés respectivement de 18 et 17 ans, ainsi qu’un ami de 17 ans, auraient été victimes d’un enlèvement, de séquestration et d’actes de torture. Ces violences auraient été perpétrées par un groupe de sept policiers et militaires agissant, selon les plaintes, sur ordre direct de Philémon Mambabwa Zebo, dans sa résidence privée.
Lors d’une conférence de presse antérieure au procès, Marie-Ange Mushobekwa, ancienne ministre des Droits humains, avait dressé un récit accablant. Elle avait qualifié les faits d’« agression » et de « décision arbitraire, brutale et disproportionnée, prise hors de tout cadre légal ». Elle avait précisé que ses enfants, non armés et non recherchés, se trouvaient dans la résidence du chef de l’ANR à la suite d’une invitation familiale. Les séquelles physiques décrites étaient lourdes : hématomes visibles, difficultés motrices, et une incapacité fonctionnelle de la main droite pour l’un des jeunes. Au-delà des blessures physiques, des traumatismes psychologiques persistants avaient également été évoqués.
Dans ses déclarations publiques, l’ancienne ministre avait fermement dénoncé ce qu’elle percevait comme un « abus de pouvoir personnel » transformé en « affaire d’État ». Son appel à la justice avait été clair : exiger l’ouverture d’enquêtes et la comparution des présumés auteurs devant les instances judiciaires compétentes. « Ce n’est pas une affaire politique, c’est un test moral pour l’État », avait-elle insisté, mettant en jeu la responsabilité des ministères de l’Intérieur et de la Justice quant à la diligence des procédures.
La tenue de ce procès devant la Cour militaire de Kinshasa représente dès lors un test significatif pour l’institution judiciaire militaire. Comment la justice va-t-elle traiter une affaire impliquant un haut cadre des services de renseignement, présenté comme proche de l’entourage présidentiel ? La question de l’indépendance et de l’impartialité des juges militaires est au cœur des préoccupations de nombreux observateurs. La capacité de l’appareil judiciaire à fonctionner sans considération de rang ou de proximité politique est directement mise à l’épreuve.
L’ambiance observée ce jeudi à Gombe, avec un contrôle d’accès strict, l’arrivée d’avocats en robe et de personnalités, et une salle d’audience préparée avec le drapeau national en place, soulignait le caractère exceptionnel de cette audience. La procédure qui s’engage devra établir les responsabilités individuelles, vérifier la chaîne de commandement alléguée, et déterminer la matérialité des actes de torture sur mineurs. Les débats s’annoncent complexes, devant concilier le secret parfois inhérent aux activités de renseignement et les exigences de transparence d’un procès équitable.
Pour la famille des victimes, ce procès est la concrétisation d’une longue attente et d’un combat pour la reconnaissance de préjudices extrêmement graves. Pour la société civile et l’opinion publique congolaise, il est perçu comme un indicateur crucial de l’état de droit et de la capacité de l’État à sanctionner les abus en son sein, quel qu’en soit le rang des auteurs présumés. La suite des audiences, l’audition des témoins et l’examen des preuves médicales et testimoniales seront déterminants pour l’issue de cette affaire qui captive la RDC.
La justice militaire se trouve ainsi sous les projecteurs, avec la lourde tâche de rendre une décision qui devra, quelle qu’elle soit, être perçue comme le fruit d’une procédure juste et indépendante. L’affaire Mushobekwa contre l’ANR dépasse le cadre strictement judiciaire pour interroger les équilibres des institutions et la protection des citoyens contre les dérives potentielles des appareils de sécurité. Le verdict qui en résultera enverra un signal fort sur l’application du principe d’égalité devant la loi en République Démocratique du Congo.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
