Dans un environnement politique congolais saturé de défiances et de violences à l’Est, la proposition d’une commission vérité réconciliation RDC émerge comme un préalable sacralisé par certains acteurs. Portée par le Conseil interreligieux congolais (CIC), cette initiative cherche à poser les bases d’un dialogue national inclusif en amont, une approche qui interroge tant par son idéalisme que par son timing. L’archevêque Dodo Kamba, figure emblématique du CIC, mène une tournée de persuasion auprès des formations politiques, rencontrant ce mercredi la Nouvelle Génération pour l’Émergence du Congo (NOGEC). Cette démarche pastorale vise-t-elle à combler le vide laissé par une diplomatie officielle impuissante face à la guerre Est RDC ?
La NOGEC, formation de l’ancien ministre Constant Mutamba actuellement incarcéré, a accueilli favorablement le projet. Par la voix de son président par intérim, le député Van Walesa Kapenda, elle a salué une initiative qui, si elle avait été lancée plus tôt, « aurait évité peut-être beaucoup de cas que nous déplorons ici dans notre pays ». Un soutien qualifié d’« émouvant » et d’« encourageant » par l’archevêque Dodo Kamba, qui y voit un signe de l’impérieuse nécessité d’une décrispation politique. Derrière les apparences consensuelles, la NOGEC a cependant saisi l’occasion pour transmettre ses « préoccupations » concernant la situation de son leader emblématique. Le CIC s’est engagé à intégrer ces doléances dans un rapport à remettre « à qui de droit », esquissant ainsi le rôle de canal officieux que tente de se construire l’institution religieuse.
“Il faut admettre ici que la NOGEC a apprécié notre initiative et a dit que si de telles initiatives étaient lancées plus tôt, ça aurait évité peut-être beaucoup de cas que nous déplorons ici dans notre pays. Nous apprécions à sa juste valeur la position prise par la NOGEC qui a consisté à nous encourager dans cette démarche. C’est émouvant et c’est très encourageant en même temps”, a confié l’archevêque Dodo Kamba.
Le positionnement du CIC est subtil : tout en se présentant comme une force complémentaire aux efforts du Président de la République, il envoie un message politique fort. L’instance interreligieuse estime en effet qu’aucun dialogue national inclusif intégrant des acteurs ayant pris les armes ne devrait avoir lieu sans le passage préalable par une mécanique de vérité et de justice transitionnelle. S’inspirant explicitement du modèle sud-africain, Israël Dodo Kamba argue que cette séquence est indispensable pour éviter de légitimer la violence comme mode d’expression politique. « Un tel mécanisme pourrait inciter les fautifs à reconnaître leurs torts, à demander pardon et à contribuer à l’instauration d’une paix durable », avance-t-il, dans une vision presque thérapeutique de la résolution des conflits.
Mais cette croisade pour la réconciliation peut-elle réellement infléchir la dynamique de la guerre Est RDC ? Alors que l’AFC/M23, soutenue par Kigali selon Kinshasa, administre de facto des territoires entiers du Nord et Sud-Kivu, les initiatives diplomatiques patinent. La proposition du CIC touche ici à l’épineuse question de la légitimité des belligérants à la table des négociations. En faisant de la commission vérité réconciliation RDC un sas de décontamination politique, le Conseil interreligieux tente d’imposer une conditionnalité morale à un processus qui est avant tout un rapport de force. N’est-ce pas une manière détournée de dire que le dialogue avec les groupes armés, tel qu’envisagé, risquerait de sacraliser l’impunité ?
“Partout où nous passons, nous collectons les desideratas et puis nous allons dresser un rapport à mi-parcours que nous remettrons à qui de droit, question de prodiguer quelques orientations en termes de conseils pour trouver également la décrispation que nous souhaitons”, a précisé l’archevêque.
La mission du CIC, revendiquée comme pastorale et conseillère, empiète ainsi délibérément sur le champ politique. En se faisant collecteur de doléances et promoteur d’un cadre pré-dialogue, il joue un rôle d’intermédiaire que les institutions étatiques peinent à incarner. Cette stratégie place les autorités de Kinshasa dans une position délicate : soit elles intègrent cette proposition, au risque de voir s’allonger encore le calendrier déjà hypothétique d’un dialogue, soit elles la rejettent, s’exposant aux critiques d’entraver la décrispation politique. Dans les deux cas, le CIC renforce son statut d’acteur moral incontournable.
Les prochains enjeux seront de savoir si cette idée de commission vérité réconciliation RDC parvient à fédérer au-delà des cercles religieux et de l’opposition modérée. Le président Félix Tshisekedi, qui mise sur une approche sécuritaire et diplomatique pour résoudre la crise à l’Est, acceptera-t-il de greffer ce processus judiciaire-mémoriel à sa stratégie ? La communauté internationale, souvent accusée de privilégier des accords rapides au détriment de la justice, soutiendra-t-elle une telle condition préalable ? La réponse à ces questions déterminera si la croisade du Conseil interreligieux congolais reste un vœu pieux ou devient l’architecture d’un véritable processus de paix. En attendant, la guerre continue, et avec elle, l’urgence d’agir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
