Depuis juin 2024, une onde de choc meurtrière traverse le territoire de Lubero. L’entrée des Forces démocratiques alliées (ADF) par le secteur des Bapere a ouvert un chapitre sanglant dans une région déjà éprouvée. Le massacre de Maikengu, qui a coûté la vie à plus de 40 personnes, n’était que le prélude d’une série d’atrocités. En moins de deux ans, ces groupes armés ont paralysé des pans entiers des secteurs Bapere et Baswagha, semant la terreur et le deuil. Comment une nébuleuse terroriste a-t-elle pu s’enraciner aussi profondément, malgré la présence annoncée des armées congolaise et ougandaise ? L’enquête révèle un cocktail explosif fait de vide sécuritaire, de géographie hostile et de défaillances structurelles.
L’arrivée des combattants ADF en juin 2024 a été facilitée par un vide sécuritaire criant. Traqués dans la région de Beni par les opérations conjointes Shujaa, ils ont trouvé dans le massif forestier et l’enclavement des Bapere un refuge idéal. À l’époque, la zone était dépourvue de militaires, laissant la sécurité aux mains de milices d’autodéfense locales, les Wazalendo. Ces derniers, dépassés et mal équipés, n’ont pu empêcher le passage des islamistes. Une première vague a ouvert la voie, suivie d’une seconde venue de Biakato fin 2024, consolidant leur présence. Leur quartier général serait désormais établi à Mapendano, d’où ils mènent des opérations en petits groupes mobiles.
La géographie du Nord-Kivu, et particulièrement du secteur Bapere, joue en faveur de l’assaillant. Vaste étendue forestière, faible densité de population, villages isolés reliés par des sentiers impraticables et rivières infranchissables : le terrain est un cauchemar logistique pour toute force conventionnelle. Le déploiement des troupes, le ravitaillement en munitions et en nourriture deviennent des opérations périlleuses. Les militaires peinent à maintenir un contact prolongé avec un ennemi insaisissable, capable de se fondre dans le paysage et de se réorganiser dès que la pression se relâche. Sans drones de surveillance ni hélicoptères pour les évacuations ou les déploiements rapides, l’armée congolaise combat avec un sérieux handicap.
Cette faiblesse logistique est aggravée par une crise d’effectifs. Aucune opération offensive majeure n’a été lancée contre les ADF à Lubero. Les forces se contentent d’une posture défensive, étirées entre plusieurs fronts. Des unités sont redéployées depuis la ligne de front contre le M23, moralement et physiquement épuisées. La priorité stratégique de Kinshasa semble claire : la menace existentielle que représente le M23 aux portes de Lubero prime sur la lutte contre les ADF, perçus comme une menace « limitée » aux populations civiles. Cette divergence d’objectifs laisse le champ libre aux islamistes.
L’armée ougandaise (UPDF), pourtant présente, ne fait pas montre de la même efficacité qu’à Beni. Loin de sa frontière, son mandat et ses capacités d’initiative semblent limités. Son intervention est soumise à une étroite coordination avec les FARDC, et ses lourds équipements sont inadaptés au terrain accidenté des Bapere. Résultat : malgré leur présence, les attaques se poursuivent, comme fin 2025 autour de Manguredjipa, alimentant un sentiment d’abandon chez les civils.
Le rôle des groupes d’autodéfense Wazalendo est, quant à lui, source de profonde confusion et de méfiance. Leur présence sur le terrain n’a pas endigué les massacres. Pire, leur fuite systématique face aux ADF, mieux armés et organisés, a nourri des rumeurs de complicité. En réalité, leur faiblesse est patente : manque de formation, d’armement et de motivation. Certains officiers avouent même que leur engagement est désormais motivé par le contrôle de carrés miniers, loin de l’idéal de défense nationale. Cette divergence d’agenda avec les armées régulières complique encore la traque.
Les ADF ont habilement exploité ce contexte. Ils ont mis en place des « zones tampons » dans des carrés miniers comme Isange ou Budhudia, où ils cohabitent avec les civils, imposent des taxes et assurent un semblant de sécurité. Cette stratégie leur permet de se ravitailler, de recruter des complices locaux et de se déplacer incognito. Guidées par le redouté Ahmed Mahmoud Hassan, dit Abuwakasi, ces unités semblent avoir relancé la fabrication de bombes artisanales, signalant une dangerosité accrue.
Enfin, la politisation de la question sécuritaire et un système de renseignement défaillant parachèvent le tableau du désastre. Les accusations mutuelles entre politiques, la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux et la méconnaissance du phénomène djihadiste par les communautés locales créent un climat de défiance généralisée. Les agents de renseignement sur le terrain sont sous-équipés, non payés et non formés, réduits à la mendicité. Comment, dans ces conditions, espérer des alertes précises et fiables ?
Le cocktail est donc complet : un ennemi résilient et adaptatif, un terrain difficile, des forces de sécurité sous-équipées, divisées et distraites par d’autres fronts, et une population livrée à elle-même, entre terreur et méfiance. L’enracinement des ADF à Lubero n’est pas une fatalité, mais le résultat d’une succession d’échecs stratégiques et opérationnels. Sans une réponse coordonnée, adaptée au terrain et dépourvue de calculs politiques, les massacres dans le Nord-Kivu risquent de n’être que les prémices d’une crise encore plus profonde. La sécurisation des Bapere et des Baswagha passera inévitablement par un réengagement logistique lourd et une volonté politique sans faille, deux ingrédients qui font cruellement défaut aujourd’hui.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
