Au cœur de Kinshasa, dans l’écrin verdoyant de la délégation Wallonie-Bruxelles, un cercle de chaises et un podium central ont dessiné, ce samedi 21 février, un sanctuaire éphémère dédié à la parole et au geste. La soirée gala Monoko n’était pas qu’une simple clôture pour la troisième édition du salon littératures langues congolaises ; elle en fut l’incarnation vibrante, une démonstration par l’art que les langues vivent d’abord dans le souffle de ceux qui les portent. Sous les étoiles, tapis rouges et micros ont accueilli une cinquantaine d’artistes, miroir des nations africaines, pour un voyage sensoriel où le Tshiluba, langue à l’honneur, a dialogué avec le Lingala, le Kikongo, le Swahili et bien d’autres idiomes du continent.
« Le meilleur moyen de pérenniser une langue est de la montrer en action », affirme avec conviction Obed Bossa, directeur artistique de ce spectacle total. Cette philosophie a irrigué chaque instant de la soirée, transformant la scène en une agora vivante où la promotion des langues africaines passait par le rythme, la mélodie et la posture. Une chorale a ouvert les hostilités, suivi d’un torrent créatif où slameurs, danseurs, comédiens et chanteurs se sont succédé, tissant une toile narrative qui parlait de deuil, de fête, d’amour et de guerre. Le traditionnel et le moderne, le contemporain et le classique se sont embrassés, créant un dialogue fluide entre les générations.
Le son du tam-tam et les cordes de la guitare ont donné le ton. Un rap en Tshiluba, nerveux et engagé, a résonné, bientôt suivi par un message percutant en Lingala. Chaque performance était un acte de célébration, mais aussi d’interpellation. Le slameur Fernando Césaire, d’une voix tranchante, a lancé : « Kongo mboka na nga, bo lembisi, Nzambe a pesa bino aquarium, bo lié mbisi », une métaphore acérée sur la gestion négligée des richesses naturelles. Benjamin Masiya, lui, a évoqué avec une douleur palpable les conflits qui ensanglantent l’Est de la RDC : « Masisi ekoma bilei na biso mokolo na mokolo… ». Les mots, ici, n’étaient pas de vaines paroles ; ils prenaient corps dans la gestuelle des danseurs, pour qui chaque mouvement est un langage à part entière.
« En Afrique, on ne s’exprime pas que par la parole, nous sommes aussi très gestuels », explique Obed Bossa. La chorégraphie n’était pas un simple ornement ; elle était la respiration physique du texte, un alphabet silencieux qui complétait la déclaration. Cette synergie a atteint son apogée dans une touchante scène de mariage slamée, où deux artistes ont échangé leurs vœux en Lingala, « la langue des amoureux » selon l’un d’eux, Daniel Kinzamba. La beauté de la poésie a alors cédé la place à une discussion familiale burlesque, menée dans les quatre langues nationales, démontrant avec humour que la compréhension transcende les barrières linguistiques.
Le voyage a ensuite quitté les frontières congolaises. La voix envoûtante d’Eso Divin a porté un chant en Wolof, nous transportant dans l’ouest du continent, décrivant une célébration sénégalaise où les enfants courent les avenues. « Ça intéresse plus les enfants… », sourit l’artiste, rappelant la dimension universelle du jeu et de la fête. Puis, le rappeur Koks le Revenu a pris le micro. Originaire de l’Est de la RDC, il a transfiguré son vécu de la guerre en vers brûlants, recevant en retour une énergie électrique du public. « Je suis heureux d’avoir été invité à cette soirée qui valorise nos cultures », a-t-il confié, soulignant la dimension cathartique et unificatrice de l’art.
Cette soirée gala Monoko était bien plus qu’un spectacle culturel à Kinshasa ; elle fut un manifeste. Un manifeste pour une unité africaine concrète, symbolisée par les drapeaux plantés autour du cercle et remis au public. « Nous sommes un en vrai, nous sommes unis malgré nos langues. C’est pourquoi nous avons dit Monoko [langue] et non les langues », précise Obed Bossa. Dans cette enceinte, le concept abstrait de promotion des langues africaines a pris chair et sang, émotion et rythme. Il a montré que les langues, et en particulier les artistes congolais célébrant le Tshiluba, ne sont pas des reliques du passé, mais des forces vives, capables de porter à la fois la mémoire et le désir, la critique et l’espérance.
Alors que la troisième édition du salon des littératures en langues congolaises s’achevait ainsi dans la liesse, une question persistait dans l’air nocturne : et si l’avenir de nos langues se jouait ainsi, dans ces cercles où la parole dansée et chantée devient un feu autour duquel se rassembler ? La réponse, peut-être, se niche dans l’émotion partagée ce soir-là, dans ce sentiment palpable qu’en célébrant la diversité de nos voix, nous réaffirmons, avec une force poétique inédite, la profonde unité de notre destin.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
