À l’heure où le monde célèbre la puissance de l’audio, la fusion entre la radio et l’intelligence artificielle dessine un nouvel horizon pour le paysage médiatique. En République démocratique du Congo, cette convergence soulève des questions cruciales sur l’avenir d’un média considéré comme le battement de cœur de la nation. L’expert et analyste média senior Trésor Amisi Mandanda, dans une analyse approfondie, met en garde contre les risques de dépendance technologique et plaide avec vigueur pour l’édification d’une souveraineté radio-numérique véritablement congolaise.
Le thème « Radio et intelligence artificielle », promu par l’UNESCO, révèle une fracture numérique significative. Alors que les pays occidentaux y voient une course à l’optimisation, pour la RDC, il s’agit avant tout d’un défi de survie et de pertinence. Comment le plus vaste pays d’Afrique francophone peut-il moderniser son dense réseau de radios communautaires sans sacrifier son âme ? La réponse, selon Trésor Amisi Mandanda, réside dans une approche pragmatique et souveraine. Il ne s’agit pas de copier des modèles étrangers, mais de concevoir des outils adaptés à la réalité locale, marquée par la précarité énergétique et une connectivité disparate.
L’intelligence artificielle représente ainsi une arme à double tranchant pour les médias communautaires en RDC. D’un côté, elle offre des opportunités réelles de réduction des coûts, notamment dans la transcription, la traduction multilingue et l’archivage intelligent. De l’autre, sans investissements structurés, elle risque d’accentuer le fossé numérique entre les stations urbaines et les quelques 600 radios rurales déjà en difficulté. La menace d’une « colonisation informationnelle » est réelle : consommer des IA conçues ailleurs, c’est accepter que nos récits soient filtrés par des prismes culturels étrangers.
Face à ce défi, Mandanda esquisse les contours d’une IA « assistante et non dominante ». Il préconise le développement d’outils légers, fonctionnels, et entraînés sur les langues nationales – le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba – pour en saisir les nuances culturelles. Cette souveraineté linguistique est le premier pilier d’un écosystème radio-numérique résilient. Le deuxième pilier est la souveraineté des données : héberger et analyser localement les informations sociales générées par les radios pour éviter leur exploitation externe. Enfin, le troisième pilier est la souveraineté du récit, faisant de l’IA un amplificateur des voix du Congo profond.
Concrètement, comment financer cette transition essentielle ? L’expert propose la création d’un Fonds national pour l’innovation radio, agissant comme un levier de co-investissement. Ce fonds pourrait être alimenté par une redevance numérique redistribuée et soutenir des incubateurs « Radio 2.0 ». L’objectif est de passer d’une économie de subsistance à une économie de service et d’impact, fondée sur un partenariat public-privé-communautaire. La modernisation ne doit pas être un luxe, mais un droit accessible à toutes les stations, des grandes villes aux territoires les plus reculés.
Dans un contexte de défiance envers l’information en ligne, la radio garde un capital de confiance inégalé. Elle reste l’ultime vérificateur face à la « infocalypse » et aux deepfakes sonores. Préserver cette proximité humaine tout en intégrant l’automatisation est donc impératif. L’IA doit servir à renforcer l’éthique journalistique, par exemple via des unités de fact-checking assistées, et à mieux comprendre les besoins des auditeurs, tout en conservant « le parfum de la terre et l’accent du terroir ». La révolution numérique ne doit pas éteindre la chaleur de la voix familière qui résonne chaque matin sur les ondes.
L’appel de Trésor Amisi Mandanda est un signal d’alarme et une feuille de route. À l’aube de 2026, la RDC se trouve à un carrefour décisif. Saisira-t-elle l’opportunité de devenir architecte de son propre destin informationnel, ou se contentera-t-elle d’être un consommateur passif de technologies importées ? L’enjeu dépasse la simple modernisation technique ; il touche à la préservation de l’identité culturelle et à la consolidation de la démocratie. Construire une souveraineté radio-numérique n’est pas une option, mais une nécessité stratégique pour protéger l’armure démocratique de la nation et garantir que le cœur médiatique du Congo continue de battre au rythme de son peuple.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Eventsrdc
