Du 15 au 20 février 2026, la ville de Bunia a servi de cadre à un caucus parlementaire d’une importance capitale pour l’avenir de l’Ituri. Réunis pour recueillir les aspirations de leurs mandants, les parlementaires Ituri ont dressé un bilan sans concession de la situation dans leur province, clôturant leurs travaux par des recommandations fermes adressées à toutes les instances de la République. Ce conclave, loin d’être une simple formalité, révèle les fractures profondes d’une région où les mesures d’exception semblent avoir épuisé leur crédit politique et opérationnel.
Au cœur des préoccupations, la état de siège Ituri, prorogé à plusieurs reprises, fait l’objet d’une critique acerbe. Les élus pointent du doigt une « prorogation excessive » qui, bien que revêtue d’une légitimité constitutionnelle, « trouble le fonctionnement normal des institutions et services publics ». Cette déclaration, en apparence technique, est un aveu éloquent : l’état d’exception, conçu comme un remède temporaire à l’insécurité, est devenu un facteur de paralysie administrative. Jusqu’où une mesure d’urgence peut-elle s’éterniser avant de se transformer en gouvernance par la permanence de la crise ? La question, sous-jacente dans le rapport des parlementaires, interpelle directement la stratégie sécuritaire de Kinshasa.
Le diagnostic s’alourdit avec la dénonciation d’une spoliation « criante » du domaine public et privé, un phénomène qui attise les conflits fonciers Ituri et divise les communautés. Cette criminalisation de la question foncière, souvent occultée par les débats sur la sécurité, représente une poudrière sociale que le militarisme pur ne saurait désamorcer. Elle met en lumière l’incapacité de l’État à assurer ses fonctions régaliennes de justice et de protection des droits patrimoniaux, créant un terrain fertile pour les rancœurs et les violences cycliques. Les parlementaires soulignent ainsi l’urgence d’une approche holistique, où la pacification passe aussi par la restitution de la confiance dans les institutions judiciaires et foncières.
Face à ce tableau, les recommandations formulées tracent une voie étroite entre la demande d’action et la critique voilée de l’immobilisme. La requête adressée au Président de la République est particulièrement significative : exécuter les conclusions de la dernière mission d’évaluation de l’état de siège effectuée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Cette injonction polie cache-t-elle une frustration face à des rapports qui dorment dans les tiroirs ? Elle révèle en tout cas les attentes déçues placées dans ce processus d’évaluation et pose la question de l’effectivité du dialogue entre le gouvernement central et les représentants des zones en crise.
Sur le plan de la sécurité Bunia et de sa périphérie, les parlementaires plaident pour un renforcement substantiel des effectifs et des moyens logistico-financiers des forces de défense. Ils visent explicitement les poches d’insécurité persistantes, notamment dans le territoire de Djugu, et le fléau de la détention illégale d’armes. Cette demande, classique dans son énoncé, prend un relief particulier dans le contexte de l’état de siège : elle sous-entend que le cadre juridique exceptionnel n’a pas été accompagné des ressources nécessaires à son succès. Le président et son gouvernement jouent gros sur ce dossier ; un nouvel échec à pacifier l’Ituri, malgré les pleins pouvoirs conférés par l’état de siège, pourrait durablement entamer la crédibilité de leur stratégie sécuritaire nationale.
L’analyse de ce caucus parlementaire Bunia laisse entrevoir les lignes de fracture de la politique congolaise en matière de gestion des crises. D’un côté, un exécutif tenté par la prolongation indéfinie des régimes d’exception ; de l’autre, des élus locaux qui en constatent les effets pervers et réclament un changement de paradigme. Les « desiderata » de la population, soigneusement compilés, seront-ils autre chose qu’un vœu pieux s’ils ne s’accompagnent pas d’une volonté politique ferme de les traduire en actes ? La balle est désormais dans le camp des sphères décisionnelles de Kinshasa. L’Ituri, province martyre, sert une fois de plus de test à la capacité de l’État congolais à concilier sécurité et normalité démocratique. Les prochains mois, et la réponse apportée à ces recommandations, diront si les leçons de ce caucus ont été entendues ou simplement écoutées.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
