Le grondement sourd de la terre qui cède, le fracas des murs qui s’écroulent, et ce silence de mort qui suit, peuplé seulement par le ruissellement obstiné de l’eau. Ce vendredi matin, aux premières lueurs de l’aube, les quartiers Tshibanda et le plateau des professeurs, dans la commune de Mont-Ngafula à Kinshasa, ont vécu un cauchemar éveillé. Des pluies diluviennes se sont abattues sur la capitale, transformant les artères en torrents et provoquant des érosions dévastatrices. Le résultat est sans appel : des maisons d’habitation, leurs fondations sapées, se sont littéralement effondrées, ensevelissant sous le sable et les gravats les souvenirs et la sécurité de plusieurs familles.
Sous un ciel encore lourd, des volontaires s’affairent dans un paysage de désolation. Leurs mains fouillent les décombres humides pour en extraire des meubles brisés, des appareils électroménagers réduits à l’état de ferraille trempée, tout ce que les eaux furieuses ont voulu confisquer. La scène, à la fois frénétique et résignée, se déroule avenue Mbange, dans la localité de Cogelos. Ici, le désastre a une trajectoire précise. Les eaux, canalisées par des ouvrages de drainage récents sur le plateau des professeurs de l’Université de Kinshasa (UNIKIN), ont trouvé une faille. Elles se sont engouffrées sous les fondations d’une clôture, creusant avec une force implacable le sol sous deux parcelles voisines, jusqu’à provoquer l’écroulement des murs porteurs.
Maître Bilal, avocat et habitant des lieux depuis 2007, est l’un des sinistrés. Son témoignage, livré à vif, fait froid dans le dos. « C’est depuis 5 heures que je me suis réveillé pour voir comment l’eau était en train de détruire ma maison », raconte-t-il, la voix empreinte d’une fatigue qui va au-delà de la nuit blanche. « J’ai réveillé toute ma famille et nous sommes sortis. Moi-même j’ai vu comment l’eau entrait dans la parcelle avec une vitesse jamais vue… je n’ai jamais vu une pression de cette ampleur. » Face à lui, le lit conjugal, symbole d’intimité, n’est plus qu’un amas de bois et de tissu enseveli sous la boue. Son épouse, qui y dormait encore, a eu la vie sauve en s’extirpant in extremis, frôlant le pire.
Mais pour Maître Bilal et nombre de ses voisins, cette tragédie n’est pas une fatalité purement climatique. Leur colère et leur désarroi pointent vers une cause humaine, une responsabilité. Ils attribuent ces dégâts collatéraux aux travaux de construction d’une route menés par une entreprise chinoise sur le plateau des professeurs. « Les eaux qui viennent de Chevaux et celles de Bingoto ont convergé, formant un lac devant une résidence, puis créant cette érosion qui a fini par nous atteindre », explique-t-il, décrivant un phénomène de ruissellement concentré et exacerbé par les modifications du terrain. La question brûle les lèvres : ces inondations à Kinshasa sont-elles le prix à payer pour un développement urbain mal planifié, où la rapidité d’exécution prime sur l’étude d’impact ?
Guelord, un autre habitant du quartier Cogelos, partage cette amertume teintée d’inquiétude. « Nous sommes menacés par la pluie. Nous avons presque tout perdu », lance-t-il, le regard fixé sur une tête d’érosion vorace qui grignote toujours un peu plus la terre. Il reconnaît les efforts du gouvernement pour financer les infrastructures, mais critique vertement la lenteur et, selon lui, l’absence de suivi rigoureux des travaux. Son avertissement résonne comme une prophétie sombre : « On doit non seulement faire des travaux, on doit également intensifier des suivis, parce que le mois d’avril arrive. » La saison des pluies, à peine entamée, promet déjà son lot d’angoisses.
La situation actuelle à Mont-Ngafula est un cocktail explosif de vulnérabilités. D’un côté, la force brute de la nature, avec des pluies à Kinshasa dont l’intensité interroge sur les dérèglements climatiques. De l’autre, les failles d’un aménagement du territoire qui semble parfois courir après les catastrophes plutôt que de les prévenir. Les ravines béantes, les fondations à nu des maisons encore debout mais condamnées, parlent d’elles-mêmes. Le pire est-il à craindre ? La question n’est même plus rhétorique face à l’évidence du terrain. Chaque nouvelle averse devient une épée de Damoclès pour ces familles, contraintes à une résilience épuisante.
Cet épisode tragique à Mont-Ngafula soulève des enjeux qui dépassent le cadre du quartier. Il met en lumière la crise chronique de l’urbanisation et de la gestion des risques dans la mégapole kinoise. Comment concilier développement urgent des infrastructures et protection des populations riveraines ? Qui doit assurer le suivi et la responsabilité des chantiers pour prévenir ces dégâts des pluies ? L’état d’urgence est quotidien pour des milliers de Kinois vivant dans des zones à risque. La solidarité des voisins qui déblaient les décombres est admirable, mais elle ne peut se substituer à une action publique forte, anticipatrice et coordonnée. La pluie, inévitable, ne doit pas systématiquement rimer avec deuil et dévastation. Le temps est-il venu pour Kinshasa de reconstruire, mais surtout de repenser, son rapport à son territoire et à ses habitants face aux caprices du ciel ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
