Le visage juvénile mais déjà marqué par l’horreur, les yeux perdus dans un lointain fait de violence et de peur. Cette image d’enfant soldat, trop souvent vue au Nord-Kivu, a plané sur les débats ce 12 février, journée internationale enfants-soldats. À Goma, une dizaine d’organisations locales ont lancé un cri du cœur, un appel pressant aux belligérants : arrêtez de voler l’enfance. « Malgré la mobilisation et les efforts fournis, il n’y a pas vraiment de grande différence », lâche, le cœur lourd, Kanika Sumbayi, élève à l’Institut Byayi de Goma. Son constat, partagé par de nombreux jeunes défenseurs des droits, est un aveu d’échec qui interpelle. Pourquoi, après des années de conflit et de dénonciations, le recrutement enfants groupes armés reste-t-il une pratique aussi courante dans l’est de la RDC ?
L’activité, initiée par la Section Protection de l’Enfant de la MONUSCO, a dressé un tableau alarmant. Derrière les statistiques, ce sont des milliers de destins brisés. Des enfants, parfois à peine âgés de dix ans, arrachés à leurs familles, à leurs jeux, pour être jetés dans l’enfer de la guerre. Les groupes armés, nombreux et fragmentés dans la province, trouvent dans cette jeunesse vulnérable une main-d’œuvre docile et une chair à canon facile. Le mécanisme est bien rodé : promesses de nourriture, de protection, ou simple enlèvement pur et simple. Le conflit RDC enfants en fait ainsi les premières victimes, transformant l’école des bancs en celle des armes.
« Certes, des cas sont dénoncés, certains auteurs sont sanctionnés et les enfants victimes sont pris en charge. Mais jusqu’à présent, l’impact reste insuffisant », déplore Kanika Sumbayi. Sa voix, empreinte d’une maturité triste, traduit la frustration d’une génération qui voit son avenir hypothéqué. Les programmes de démobilisation existent, la MONUSCO protection enfant est sur le terrain, mais la machine à recruter tourne à plein régime. Où est la faille ? Faut-il davantage de sanctions internationales ? Une pression militaire accrue ? Les participants à la table ronde pointent une piste essentielle : la communauté.
« La base de tout, c’est la communauté, c’est l’éducation que l’on y reçoit », affirme Ketia Babingwa, du Parlement d’Enfant. « Si l’on commence à sensibiliser la communauté, il y aura moins de personnes prêtes à recruter des enfants dans les groupes armés. Il faut aussi approcher ceux qui pratiquent ces recrutements pour leur montrer les conséquences de leurs actes. » Cette vision place les populations locales au centre de la solution. Après des décennies de violence, les communautés du Nord-Kivu sont souvent prises en étau entre les groupes armés et les forces de l’ordre. La méfiance, la peur, la survie au quotidien créent un terrain fertile pour le recrutement. Briser ce cycle implique de redonner du pouvoir d’action aux villages, aux familles, aux écoles.
Mais comment sensibiliser lorsque la violence est omniprésente et que l’économie de guerre prime ? Comment convaincre un chef de groupe armé des « conséquences de ses actes » lorsque l’impunité semble la règle ? Les questions sont brutales, les réponses complexes. La journée internationale enfants-soldats sert de rappel annuel, mais sur le terrain, l’urgence est quotidienne. Pour tenter d’inverser la tendance, la MONUSCO et ses partenaires annoncent la poursuite des actions de sensibilisation, notamment dans les écoles. Une seconde activité était d’ailleurs prévue dans un établissement de Goma, visant à armer intellectuellement élèves et enseignants contre la propagande et les pièges des recruteurs.
Cette stratégie de prévention est cruciale. Protéger les enfants, c’est d’abord les empêcher de tomber entre les griffes des milices. C’est aussi offrir des alternatives concrètes à une jeunesse désœuvrée, sans perspective, qui voit parfois dans la kalachnikov un statut ou un moyen de subsistance. Le drame des enfants soldats Nord-Kivu est le symptôme d’un mal plus profond : l’effondrement du tissu social, économique et éducatif dans une région en proie à l’instabilité chronique. Agir sur le symptôme sans s’attaquer à la cause est voué à l’échec.
Alors, que faire ? Renforcer la protection autour des écoles et des villages ? Sans doute. Accélérer la justice transitionnelle et poursuivre les recruteurs devant les tribunaux ? Absolument. Mais surtout, il faut écouter ces jeunes, comme Kanika et Ketia, qui, au péril de leur sécurité, osent dénoncer. Ils sont les mieux placés pour comprendre les rouages de ce fléau. Leur message est clair : la solution ne viendra pas uniquement de l’extérieur ou des conférences. Elle germera dans les cœurs et les esprits des Congolais eux-mêmes, lorsque chaque parent, chaque enseignant, chaque leader communautaire refusera que l’enfance soit une marchandise de guerre. Le chemin est long, semé d’embûches, mais chaque enfant libéré, chaque recrutement empêché, est une victoire sur l’inhumanité. La bataille pour l’âme du Nord-Kivu se joue aujourd’hui, et ses premiers soldats devraient être des enfants avec des crayons, pas des kalachnikovs.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
