Dans un contexte politique congolais marqué par des tensions persistantes et une fragmentation de l’opposition, l’initiative du Conseil interreligieux congolais (CIC) visant à établir une Commission Vérité et Réconciliation en RDC prend une tournure significative. La rencontre de ce mercredi entre les émissaires du CIC et Martin Fayulu, président de la plateforme LAMUKA, n’est pas anodine. Elle symbolise une tentative de canaliser les énergies vers un dialogue national inclusif, mais soulève également des questions sur la volonté réelle des principaux acteurs à dépasser les clivages. Fayulu, figure emblématique de l’opposition, a-t-il saisi cette perche tendue pour se positionner en fédérateur, ou s’agit-il d’une manœuvre tactique dans l’échiquier politique congolais ?
L’archevêque Dodo Kamba, président du CIC, n’a pas caché sa satisfaction à l’issue des échanges. La simple ouverture de Martin Fayulu à discuter de cette proposition est présentée comme un premier pas encourageant. Pourtant, derrière les apparences de consensus, le leader de LAMUKA a transmis « certains éléments à prendre en compte », selon les termes du religieux. Ces considérations, non détaillées publiquement, laissent planer le doute sur les conditions posées par l’opposant. S’agit-il de prérequis politiques, de garanties sur la composition de la future commission, ou d’exigences liées au processus électoral ? La prudence de Fayulu, bien que compréhensible, pourrait être interprétée comme une stratégie dilatoire dans un environnement où chaque initiative est scrutée à la loupe.
La Commission Vérité et Réconciliation en RDC, si elle voit le jour, aurait pour mandat de faire la lumière sur les violences passées et de promouvoir la réconciliation nationale. Un tel projet ne peut aboutir sans l’adhésion des principales forces politiques, y compris celles de la mouvance présidentielle. Le CIC l’a bien compris, qui a déjà rencontré le secrétaire permanent de l’Union sacrée, André Mbata, ainsi que les opposants Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga. Cette tournée des confessionnels révèle une volonté de placer l’éthique et le dialogue au-dessus des querelles partisanes. Mais dans les arènes politiques de Kinshasa, où les alliances sont volatiles et les intérêts souvent divergents, la crédibilité d’une telle démarche sera mise à l’épreuve.
L’intervention de l’archevêque Kamba sur les incidents survenus au siège de l’ECiDé le 16 février dernier est à cet égard révélatrice. En déplorant « cette façon de faire de certains Congolais », le religieux pointe du doigt l’intolérance et les méthodes brutales qui entravent tout débat serein. Son appel à « davantage de tolérance et de hauteur » résonne comme un avertissement à l’adresse de ceux qui privilégient la confrontation à la discussion. Dans un pays « convoité et subissant toutes sortes d’injustices », selon ses mots, la recherche de l’harmonie ne serait-elle pas un vœu pieux face aux réalités du terrain ?
L’initiative CIC LAMUKA, comme on pourrait la nommer, s’inscrit dans une séquence politique cruciale. Martin Fayulu, en apportant son « sens patriotique » à la réflexion, tente de se draper dans l’étendard de l’intérêt national. Mais ce patriotisme affiché suffira-t-il à convaincre les sceptiques ? La plateforme LAMUKA, fragilisée par des divisions internes, cherche peut-être à travers ce rapprochement avec les leaders religieux à redorer son blason et à élargir son audience. Pour le CIC, l’enjeu est de taille : transformer cette proposition en un processus légitime et accepté par tous, afin d’éviter qu’elle ne soit instrumentalisée à des fins politiques.
La feuille de route du Conseil interreligieux congolais est ambitieuse. Après Kinshasa, la délégation prévoit de poursuivre sa campagne de sensibilisation à l’intérieur du pays, voire à l’étranger. Cette démarche itinérante vise à créer un momentum autour de l’idée d’un dialogue national inclusif en RDC. Cependant, le succès dépendra de la capacité du CIC à maintenir une neutralité perçue et à résister aux pressions des différents camps. Les acteurs sociopolitiques congolais, souvent méfiants, accepteront-ils de jouer le jeu de la réconciliation sans arrière-pensées ?
En définitive, l’ouverture de Martin Fayulu à la création d’une Commission Vérité et Réconciliation est un signal positif, mais il ne faut pas s’y méprendre. Le chemin vers un consensus national est semé d’embûches. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si cette initiative parvient à fédérer au-delà des déclarations d’intention. Le président Fayulu joue ici une carte risquée : en s’engageant trop, il pourrait aliéner une partie de sa base ; en restant trop en retrait, il passerait à côté d’une opportunité historique. Le CIC, quant à lui, doit naviguer avec prudence pour ne pas être accusé de partialité. L’espoir d’un apaisement durable repose sur la sincérité des volontés et la transparence des actions. La balle est désormais dans le camp des principaux décideurs politiques congolais.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
