« Je recevais des messages menaçants quotidiennement, avec des photos de moi retouchées de manière obscène. Quand j’ai porté plainte, on m’a ri au nez en disant que c’était juste internet. » Le témoignage glaçant de Julie*, une étudiante de Kinshasa, illustre le calvaire que vivent des milliers de femmes et de filles congolaises dans l’espace numérique. Un espace qui, loin d’être un simple outil, est devenu une zone de non-droit où les violences en ligne prospèrent en toute impunité. Face à cette réalité alarmante, le mouvement féministe Bisobasi Telema a décidé de passer à l’offensive.
Le 16 février dernier, dans le cadre du projet Féminisme et numérique, le collectif a lancé une campagne digitale cruciale : « WebSansViolence : un droit pour chaque femme et chaque fille ». Jusqu’au 5 mars, cette initiative, soutenue par le Goethe-Institut, le ministère fédéral allemand et la House Of African Feminism, entend briser le silence et mettre un coup de projecteur sur ces agressions virtuelles qui détruisent des vies. Mais au-delà de la dénonciation, quel est le véritable objectif ? Comment protéger concrètement les droits numériques des femmes dans un pays où la fracture numérique s’accompagne d’une profonde méconnaissance des lois ?
La campagne #WebSansViolence s’articule autour de quatre piliers. Le premier est sans appel : dénoncer et documenter les multiples facettes des violences en ligne. Du harcèlement et du chantage sexuel (« sextorsion ») à la diffusion non consensuelle d’images intimes, en passant par les insultes sexistes et les appels à la violence, le spectre est large. Le deuxième pilier vise à promouvoir activement la protection des droits numériques des femmes. Un enjeu majeur, alors que l’accès au web se démocratise sans que les utilisatrices ne soient armées pour se défendre.
Le troisième objectif est la sensibilisation du grand public aux impacts, souvent sous-estimés, de ces violences. Anxiété, dépression, auto-censure, abandon des réseaux sociaux ou des études… Les conséquences psychologiques et sociales sont dévastatrices et confinent les victimes dans un isolement numérique et réel. Enfin, et c’est peut-être le cœur de la bataille, la campagne se donne pour mission de vulgariser les textes juridiques. Car le paradoxe est frappant : la RDC dispose d’un cadre légal incluant des dispositions sur la vie privée, la lutte contre les violences basées sur le genre et la cybercriminalité. Pourtant, ces lois restent méconnues du grand public, voire des forces de l’ordre.
« Beaucoup de femmes ignorent qu’elles ont des recours, et beaucoup d’agents ignorent comment traiter ces plaintes », déplore Nancy Clémence Tshimueneka. Cette campagne cherche donc à combler ce fossé, à outiller les citoyennes pour qu’elles identifient les violations et les mécanismes pour y répondre. Mais est-ce suffisant dans un contexte où la culture de l’impunité semble aussi bien ancrée dans la rue que sur les réseaux sociaux ? La réponse passe sans doute par une alliance plus large, impliquant les plateformes numériques, les opérateurs télécoms et le système judiciaire.
Au final, la bataille pour un web apaisé est une bataille pour l’égalité réelle. Protéger les femmes dans l’espace numérique, c’est leur garantir un accès plein et entier à la cité, à l’éducation, au débat public et aux opportunités économiques. L’initiative de Bisobasi Telema est un premier pas, un signal fort. Mais elle pose une question fondamentale à toute la société congolaise : acceptons-nous que la révolution numérique s’accompagne d’une régression des droits des femmes, ou sommes-nous prêts à construire un internet qui libère au lieu d’opprimer ? La campagne #WebSansViolence lance la conversation. Il revient à tous d’y apporter des actes.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
