La voix tremblante, le regard perdu dans le vide, Bethy Matungulu tente de rassembler les souvenirs d’un soir qui a tout basculé. « Il est rentré du travail, fatigué mais comme d’habitude. On a eu une petite discussion, sans gravité. Puis on est partis rendre visite à sa famille. » C’est dans la voiture, à l’arrivée, que le drame s’est noué. Elbas Manuana, pilier du cinéma congolais, n’a pas pu descendre du véhicule, saisi par une crise soudaine. Le récit des dernières heures d’Elbas Manuana, livré par son épouse, dessine le portrait d’une disparition aussi foudroyante qu’inexplicable pour ceux qui restent.
Le parcours du combattant vers l’hôpital le plus proche, puis le transfert en urgence vers un service de réanimation à Ngiri-Ngiri, n’auront pas suffi. « J’ai payé, j’ai attendu, j’ai prié », confie-t-elle, la douleur encore vive. L’arrivée d’un confrère, Jean Shaka, n’a été que le prélude à l’annonce brutale du médecin : Elbas Manuana avait rendu l’âme. Pour Bethy Matungulu, le monde s’est écroulé dans le couloir impersonnel d’un hôpital, loin des projecteurs que son mari avait habités pendant plus de quarante ans.
Comment une carrière aussi lumineuse peut-elle s’éteindre en quelques heures, sans signe avant-coureur ? La question hante non seulement la famille endeuillée mais aussi toute la communauté artistique de la RDC. Elbas Manuana n’était pas qu’un acteur ou un metteur en scène ; il était un formateur, un passeur, « un soldat inventif » qui construisait des ponts entre le théâtre et le cinéma. Son décès laisse un vide abyssal sur la scène culturelle kinoise, rappelant la précarité qui guette souvent les artistes, même les plus respectés.
Au-delà de l’icône, Bethy Matungulu se souvient de l’homme, du père. « Nous vivions dans la comédie au quotidien, avec lui, tout était humour et légèreté pour les enfants. » Elle révèle une phrase prémonitoire que l’artiste répétait : « Tu connaîtras ma valeur le jour où je mourrai. » Aujourd’hui, ces mots résonnent comme un testament douloureux. Alors que les hommages à Elbas Manuana affluent de toutes parts, sa veuve lance un appel poignant : « Que les artistes lui rendent hommage. » Elle espère des obsèques à la hauteur de l’homme, dignes et respectueuses de son héritage.
Le programme des obsèques de l’artiste congolais se met en place, offrant un cadre collectif au deuil. Un hommage public est préçu à l’Institut National des Arts, suivi d’une veillée mortuaire dans la parcelle familiale à Lingwala. La dépouille sera ensuite conduite au Kongo Central pour y être inhumée. Ces cérémonies seront-elles à la mesure de ce qu’il a donné à la culture nationale ? Elles représentent en tout cas un moment crucial de reconnaissance pour une profession souvent marginalisée.
La disparition d’Elbas Manuana interroge sur la place des artistes dans notre société. Son parcours, fait de passion et d’engagement loin des « strass et paillettes », symbolise une certaine idée de l’artisanat culturel congolais. En racontant avec une raw franchise les circonstances de sa mort, Bethy Matungulu fait plus que partager un drame intime ; elle met en lumière la vulnérabilité derrière la gloire. Cette interview est un témoignage fort sur la fin brutale d’une vie dédiée à l’art, et un rappel que les géants de la culture sont aussi des hommes de chair et de sang, dont le départ laisse des familles brisées et un patrimoine à préserver.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Eventsrdc
