Une file silencieuse de cercueils simples franchit l’entrée du cimetière de Makayisamba, sous le regard grave de l’administrateur du territoire adjoint. Samedi 14 février, à Muanda, trente dépouilles anonymes ont enfin trouvé un repos digne. Cette scène, à la fois triste et solennelle, marque le premier aboutissement concret de l’opération « zéro cadavre d’indigent à la morgue ». Mais derrière cette inhumation collective se cache une réalité brutale : la seule morgue de cette cité côtière du Kongo Central était au bord de l’asphyxie, saturée de corps non réclamés.
Qui étaient ces défunts ? Pour la plupart, des âmes oubliées de tous : des personnes souffrant de troubles mentaux, des nouveau-nés décédés, des isolés sans famille, et même des Congolais revenus d’Angola pour des soins et morts à Muanda. Leurs corps s’entassaient depuis des semaines, parfois des mois, dans la morgue de l’hôpital général. « La capacité maximale est de quarante corps. Imaginez l’état dans lequel nous étions », confie une source hospitalière sous couvert d’anonymat. Cette morgue saturée n’était plus en mesure d’accueillir de nouvelles dépouilles, posant un défi sanitaire et éthique criant.
L’initiative, lancée le 4 février par le député provincial Jean Kimboko Ndombasi, répond à une urgence humanitaire. « Il s’agit de redonner une dignité à ceux qui ont été privés de tout, même dans la mort », explique l’élu. Cette opération zéro cadavre indigent ne se veut pas qu’un simple geste technique d’évacuation. C’est un acte de reconnaissance sociale, une manière pour la communauté de dire que nul ne doit disparaître dans l’indifférence. L’administrateur adjoint du territoire de Muanda, Nicolas Kinduelo, qui a supervisé la cérémonie, abonde : « C’est une question de respect des valeurs humaines et de salubrité publique. »
Pourtant, le travail est loin d’être terminé. Une trentaine d’autres corps attendent encore dans les frigos surchargés. L’inhumation des indigents à Muanda de ce samedi n’est donc qu’une première étape. Comment une cité, un hôpital, peuvent-ils en arriver à une telle situation de congestion ? La pauvreté extrême, la déliquescence des structures familiales, et les flux migratoires difficiles avec l’Angola voisin créent un terrain propice à ces tragédies de l’anonymat. Que devient un individu lorsque même sa dépouille n’intéresse personne ? La question hante les couloirs de l’hôpital.
Le député Kimboko salue la mobilisation des acteurs locaux, mais lance un appel à la poursuite de l’effort collectif. L’objectif est clair : vider la morgue et instaurer un mécanisme pérenne pour éviter que le stock macabre ne se reconstitue. Cette initiative pose en filigrane une interrogation plus large sur la prise en charge de la précarité et de la mort dans nos sociétés. La dignité dans la mort est-elle le dernier rempart contre l’oubli total ?
À Muanda, l’opération zéro cadavre indigent menée par Jean Kimboko Ndombasi est un premier pas, une lueur d’humanité dans l’ombre froide d’une morgue. Elle révèle aussi les failles d’un système où les plus vulnérables le restent jusqu’au bout. La terre du cimetière de Makayisamba a recouvert trente cercueils, mais elle ne doit pas ensevelir le débat. Garantir une sépulture digne à chacun, quelles que soient ses origines ou sa condition, n’est pas qu’une question logistique. C’est un marqueur essentiel de la civilisation que nous voulons bâtir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
