Le 16 février 1992, une foule immense et pacifique déferlait dans les artères de Kinshasa, répondant à l’appel des églises pour exiger la réouverture de la Conférence nationale souveraine (CNS). Cet événement, baptisé « marche de l’espoir », se transforma en quelques heures en l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire du Zaïre, préfigurant les luttes futures pour la démocratie en République démocratique du Congo. Aujourd’hui, alors que le pays est engagé dans de nouveaux dialogues et confronté à d’anciens démons, ce triste anniversaire interroge la persistance des méthodes répressives et l’inachèvement du projet démocratique.
La CNS, lancée en février 1991 sous le régime de Mobutu Sese Seko, incarnait une promesse fragile : celle d’une transition négociée vers un État de droit. Son interruption unilatérale le 19 janvier 1992 par le Premier ministre Nguz Karl-I-Bond, sous des prétextes financiers et de représentativité, fut perçue comme une manœuvre de sabotage. En réaction, un front hétéroclite d’intellectuels et de leaders religieux catholiques, protestants et orthodoxes organisa une manifestation pacifique. Malgré son interdiction, des dizaines de milliers de Kinois, munis de symboles de paix, descendirent dans la rue. La réponse des forces de l’ordre fut d’une violence calculée et meurtrière.
La répression qui s’ensuivit à Kinshasa en 1992 fut d’une brutalité systématique. Les témoignages concordent sur des tirs à balles réelles, souvent à bout portant, sur des manifestants désarmés. La stratégie de dissimulation des corps par les éléments des forces de sécurité, évoquée par plusieurs observateurs, a rendu tout bilan précis impossible, créant une zone d’ombre macabre autour de cet événement. Si l’archidiocèse de Kinshasa a listé 21 morts, des organisations comme la Voix des Sans-Voix (VSV) parlent d’au moins 35 victimes. Cette divergence même est révélatrice de la volonté du pouvoir de l’époque de contrôler la narration et de minimiser l’horreur, une tactique qui, sous d’autres formes, perdure dans les crises contemporaines.
Ironie de l’histoire, cette répression sanglante a fini par accélérer le processus qu’elle cherchait à étouffer. Sous la pression internationale et la mobilisation populaire persistante, le régime de Mobutu Sese Seko fut contraint de rouvrir la Conférence nationale souveraine en avril 1992. Celle-ci, devenue « Souveraine », aboutit à des avancées symboliquement fortes : l’élection d’Étienne Tshisekedi comme Premier ministre de transition et l’adoption d’une feuille de route constitutionnelle. Pourtant, ces acquis se révélèrent précaires, rapidement sapés par les manoeuvres du maréchal-président. La démocratie naissante était déjà minée par les pratiques autoritaires, un schéma qui semble se rejouer dans les blocages politiques actuels.
Trois décennies plus tard, les échos de la marche de l’espoir résonnent avec une familiarité troublante. Le gouvernement actuel refuse de s’engager pleinement dans le dialogue politique national proposé par l’Église catholique, le « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble ». Ce refus rappelle les résistances passées à une inclusion réelle des forces vives de la nation dans la gestion des affaires publiques. Dans un contexte de crise sécuritaire persistante à l’Est, cette paralysie du dialogue interroge : le pouvoir actuel a-t-il tiré les leçons des erreurs tragiques du régime Mobutu ? Ou reproduit-il, sous une forme atténuée, la même méfiance envers la société civile et religieuse organisée ?
La marche de 1992 demeure un symbole puissant, mais aussi un avertissement. Elle rappelle que la quête de démocratie en RDC s’est écrite dans la douleur et le sang. Les martyrs du 16 février 1992, tout comme ceux de 1959, ont payé de leur vie un idéal de liberté et de participation citoyenne. Aujourd’hui, alors que le pays célèbre, non sans ambivalence, son parcours démocratique, leur mémoire impose un devoir de vigilance. L’engagement pacifique reste-t-il une option viable face à un pouvoir sourd ? Comment éviter que l’histoire ne se répète, sous une autre forme, dans les rues de Kinshasa ou dans les salons feutrés du pouvoir ? La démocratie congolaise, ce chantier perpétuellement inachevé, a besoin plus que jamais de cet espoir têtu, mais aussi d’institutions fortes capables de canaliser la parole citoyenne sans la réprimer.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
