Le sol est boueux, les abris de fortune laissent passer la pluie, et dans les yeux des enfants, il n’y a plus que lassitude. À Kanyabayonga, dans le territoire de Lubero, des milliers de familles tentent de survivre, jour après jour, dans un dénuement total. Elles font partie de ces déplacés Rutshuru qui ont tout perdu en fuyant les combats, et dont la détresse semble tomber dans l’oubli. « Nous dormons à même le sol, nous n’avons ni à manger ni de quoi soigner les malades », confie, la voix brisée, une mère de famille croisée à l’entrée du site. Son témoignage n’est qu’un écho parmi des milliers d’autres, une plainte étouffée par l’indifférence.
Cette situation critique, Clovis Kambale Rufani, chargé de protection au sein de l’ONG Solidarité communautaire de lutte contre le tribalisme, la documente avec une angoisse grandissante. Joint par nos soins, il lance un cri d’alarme qui résonne comme un ultime avertissement. « La souffrance a atteint un seuil critique. Ces personnes sont empêchées d’accéder à leurs champs, leur seule source de nourriture. Nous avons lancé quatre alertes. À ce jour, silence radio. » Son appel, pressant, s’adresse aux décideurs et à tous les acteurs humanitaires. Comment une telle crise humanitaire Nord-Kivu peut-elle rester sans réponse ?
L’origine de cette tragédie humaine plonge ses racines dans les violents affrontements M23 Wazalendo qui ensanglantent la chefferie de Bwito, dans le territoire de Rutshuru. La guerre a chassé ces populations de leurs terres, provoquant un exode massif vers des agglomérations déjà surpeuplées comme Kikuku, Kyaghala ou encore Kanyabayonga. Ces localités, véritables éponges de la misère, croulent sous l’afflux. Les infrastructures, quasi inexistantes, sont dépassées. Le manque d’eau potable, de latrines et de soins médicaux crée un terrain propice aux épidémies. La promiscuité devient insupportable, et les tensions, latentes.
La réponse humanitaire, elle, semble paralysée. L’activiste de la société civile rappelle avec amertume que l’ONG Concern avait initié un projet d’assistance dans plusieurs villages dès le mois de novembre. Mais depuis, plus rien. « La sécurité est pourtant rétablie dans ces zones. Ils peuvent et doivent revenir », insiste-t-il. Ce vide laisse une population entière en suspens, dépendante de la maigre solidarité locale et de la débrouille. Les enfants ne vont plus à l’école, les femmes accouchent sans assistance, et les personnes âgées succombent à des maladies bénignes. Une descente aux enfers qui se déroule dans l’indifférence générale.
Au-delà de l’urgence vitale, cette situation pose une question fondamentale sur notre humanité commune. Jusqu’où faudra-t-il que la détresse aille pour que les autorités, tant nationales qu’internationales, daignent réagir ? La crise humanitaire Nord-Kivu n’est pas une fatalité, elle est le résultat d’un conflit qui dure et d’une assistance qui tarde. Les habitants de Kanyabayonga et des autres sites ne demandent pas la lune, simplement de quoi survivre dans la dignité et la perspective, un jour, de retourner chez eux.
La balle est aujourd’hui dans le camp des décideurs. L’appel lancé par l’ONG Solidarité communautaire est clair : il faut agir, et vite. Car chaque jour perdu est un jour de trop dans la vie de ces milliers de déplacés Rutshuru qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Le temps des alertes est révolu, place maintenant à l’action concrète et à la solidarité effective. L’histoire retiendra-t-elle ceux qui ont choisi de regarder ailleurs ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
