Une tôle ondulée tenue par quelques branches d’eucalyptus, un matelas à même la terre battue, et le regard perdu d’une mère de famille. C’est le nouveau « chez-soi » de Julie, 32 ans, depuis que les bulldozers de l’Hôtel de ville de Kinshasa ont rasé sa maison du quartier Pakadjuma, dans la commune de Limete. Comme des dizaines d’autres familles sinistrées, elle a trouvé refuge au bord de la route des Poids lourds, dans un abri de fortune qui ne résistera pas à la première tornade. « Ils ont dit qu’ils nettoyaient, mais ils nous ont jetés à la rue. Maintenant, nous dormons avec un œil ouvert, de peur qu’un camion ne quitte la route », témoigne-t-elle, la voix tremblante de fatigue et de colère.
Cette scène de désolation est le revers dramatique de l’opération « Retour à la norme », lancée par les autorités municipales pour démolir les constructions anarchiques érigées le long de la voie ferrée à Pakadjuma. Si l’objectif affiché – rétablir l’ordre urbain et relancer le trafic ferroviaire sur des terrains appartenant à l’ONATRA – peut sembler légitime, les conséquences humaines, elles, sont brutales et immédiates. La démolition à Pakadjuma Kinshasa a laissé derrière elle un vide béant, non seulement dans le paysage, mais surtout dans la vie de centaines de personnes.
Les abris de fortune qui ont poussé comme des champignons toxiques le long de cet axe routier très fréquenté sont une illustration criante de la détresse sociale. Exposées aux poussières étouffantes des camions, aux fortes pluies et à la menace permanente d’un accident, ces familles sinistrées Limete vivent dans une insécurité totale. La nuit, l’obscurité transforme ce cordon de misère en zone de non-droit. « On entend des cris, des altercations. Personne n’ose sortir. Les femmes sont particulièrement vulnérables », confie un habitant du quartier avoisinant, qui redoute une montée de la criminalité. Comment une opération censée renforcer la sécurité peut-elle aboutir à créer de tels foyers d’insécurité ? La question hante les esprits.
Face à cette détresse, l’appel au calme de la bourgmestre de Limete, Nathalie Aziza, sonne creux pour beaucoup. Inviter à la « responsabilité » ceux qui ont tout perdu et luttent pour leur survie quotidienne semble déconnecté de la réalité du terrain. La tension est palpable, tiraillée entre la nécessité d’un ordre urbain et le droit fondamental à un logement décent. L’opération retour à la norme, dans sa mise en œuvre, aurait-elle oublié la norme humaine la plus élémentaire : ne pas laisser des enfants sans toit ?
Le bidonville Limete de Pakadjuma, avant sa démolition, était un symbole des défis urbains de Kinshasa : précarité, promiscuité, insalubrité. Sa destruction, aussi radicale soit-elle, ne résout pas le problème ; elle le déplace. Elle le déplace sur le bas-côté d’une route, à la vue de tous, rendant encore plus visible la fracture entre les plans d’aménagement et la réalité sociale. La route des Poids lourds est devenue le théâtre d’une double tragédie : celle de familles jetées dans la plus extrême précarité, et celle d’une ville qui semble incapable de gérer ses crises humaines avec prévoyance et compassion.
L’enjeu va bien au-delà du simple « nettoyage » d’une emprise ferroviaire. Il interroge la manière dont la ville se construit et se planifie. Peut-on imposer la norme sans offrir d’alternative ? Sans un accompagnement social et un relogement organisé, les opérations de démolition ne font que déplacer la misère et aggraver les risques. Aujourd’hui, à Pakadjuma, la norme, c’est le désespoir installé au bord de la route. L’urgence n’est plus seulement de libérer des voies pour les trains, mais de tendre la main à celles et ceux que la ville, dans sa course à l’ordre, a laissés sur le bas-côté. Le véritable « retour à la norme » commence peut-être par là : par la reconnaissance et la prise en charge de cette détresse, avant que la colère ne submerge tout sur son passage.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
