Lors des travaux du 39ᵉ Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine à Addis-Abeba, un dialogue économique d’une portée stratégique s’est engagé. Le ministre congolais du Commerce extérieur, Julien Paluku Kahongya, a rencontré en tête-à-tête le secrétaire général de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), Wamkele Mene. L’objectif de cette rencontre de haut niveau ? Passer des déclarations d’intention aux actes concrets pour dynamiser ce projet phare d’intégration économique, souvent perçu comme un géant aux pieds d’argile face aux réalités protectionnistes nationales.
Au cœur des discussions : la mise en œuvre opérationnelle de ce grand marché commun. Comment transformer cette ambitieuse architecture légale en flux tangibles de biens et de services ? Le ministre Julien Paluku a, avec une clarté analytique, abordé la principale inquiétude des États membres : l’érosion potentielle des taxes douanières. Ces recettes constituent, pour de nombreux pays comme la République Démocratique du Congo, une ligne substantielle du budget national. Une suppression brutale pourrait-elle créer un dangereux trou financier ? Le ministre a apporté une réponse nuancée, axée sur une vision à long terme.
« Nous devons nous délester de certaines taxes pour permettre que les produits africains puissent circuler librement », a déclaré Julien Paluku. Cette phrase résume la philosophie de l’approche congolaise. Il ne s’agit pas d’un désarmement douanier unilatéral et aveugle, mais d’une politique ciblée de « décote ». Concrètement, l’idée est d’instaurer un régime préférentiel spécifique pour les marchandises dont l’origine est certifiée africaine. Cela créerait un canal commercial intra-africain fluidifié, tout en maintenant des barrières différenciées pour les produits extra-continentaux. Cette mesure vise à stimuler la production locale et les chaînes de valeur régionales, transformant ainsi la ZLECAf d’un simple accord commercial en un véritable levier industriel.
Mais cette stratégie de décote est-elle économiquement viable à moyen terme ? Les études citées par le ministre apportent un éclairage chiffré et prospectif. La pleine mise en œuvre de la ZLECAf d’ici 2030 est présentée non comme une perte, mais comme un investissement massif dans la prospérité continentale. Les projections annoncent une injection de plusieurs milliards de dollars américains dans le PIB africain. Pour la RDC, dont l’économie repose en partie sur les recettes des frontières, la transition pourrait être comparée à un rééquilibrage : une baisse initiale compensée, à terme, par une expansion de l’assiette économique nationale grâce aux opportunités d’exportation vers un marché continental unifié de 1,3 milliard de consommateurs.
L’enjeu dépasse la simple fiscalité. Il touche à la compétitivité même des économies africaines. En fluidifiant les échanges, la ZLECAf doit permettre de réduire les coûts logistiques exorbitants qui grèvent la production. Pour un pays comme la RDC, riche en minerais et en potentialités agricoles, l’accès facilité aux marchés de l’Est et de l’Ouest africain pourrait catalyser la transformation sur place de ses matières premières. La « décote » proposée par Julien Paluku agit ainsi comme un carburant pour ce processus, rendant les produits manufacturés congolais plus attractifs dans la région.
Cette rencontre en marge du sommet de l’Union africaine symbolise une évolution notable. Elle marque le passage d’une phase de ratification technique à une phase de négociation tactique sur les modalités pratiques. La proposition de la RDC, articulée autour d’une modulation intelligente des droits, offre une piste de compromis entre l’idéal d’intégration et la dure réalité des équilibres budgétaires. Elle pose une question essentielle : les États africains sont-ils prêts à sacrifier une part de souveraineté fiscale immédiate pour construire une souveraineté économique collective et plus robuste à l’avenir ?
Alors que le compte à rebours vers 2030 est enclenché, la feuille de route devient plus précise. Les prochaines étapes consisteront à quantifier précisément l’impact des décotes, à harmoniser les règles d’origine et à mettre en place les infrastructures de contrôle et de facilitation. Le défi est de taille, mais le potentiel de récompense l’est tout autant. Si les mécanismes évoqués par Julien Paluku et Wamkele Mene se concrétisent, la ZLECAf pourrait bien devenir, comme anticipé, la colonne vertébrale d’un nouveau chapitre de développement pour le continent, où le libre-échange africain serait synonyme de transformation structurelle et de croissance inclusive.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
