« Nous avons tout perdu en quelques minutes à peine. Les flammes ont tout avalé : nos économies, nos marchandises, l’espoir de rejoindre nos familles. » La voix de Jean, un passager rescapé, tremble encore de stupeur et de colère. À ses pieds, au port Industrie aéronautique de transport (IAT) de Kisangani, gisent les vestiges calcinés de la baleinière Eden Ma famille. Une scène de désolation qui résume le drame survenu en début de semaine dans la province de la Tshopo, où un incendie violent a entièrement consumé l’embarcation au moment où elle s’apprêtait à lever l’ancre pour Opala.
Le spectacle est apocalyptique. La coque noircie, tordue par la chaleur, émerge à peine des eaux brunâtres du fleuve. Autour, une odeur âcre de plastique fondu et de carburant brûlé persiste, rappelant la violence du sinistre. Par miracle, aucun bilan humain n’est à déplorer. Tous les passagers, dont de nombreuses femmes et enfants, ont pu être évacués à temps. Mais les pertes matérielles, elles, sont colossales. Comment un tel incendie a-t-il pu se déclarer, réduisant à néant des vies entières de labeur ? L’enquête ouverte par les services spécialisés tente aujourd’hui de percer le mystère de cette catastrophe maritime.
À bord de la baleinière Eden Ma famille, c’était tout un pan de l’économie informelle locale qui prenait le large. L’embarcation était un véritable fourre-tout flottant : des bidons d’essence empilés à côté de sacs de sel, des pneus usagés, des ballots de friperie, des triporteurs, des motos et des rouleaux de câbles électriques. Une cargaison hétéroclite et hautement inflammable, chargée à ras bord, comme c’est souvent le cas sur ces routes fluviales vitales pour les communautés isolées. « C’était une poudrière flottante », lâche, amer, un ancien marin présent sur les quais. Le drame était-il donc prévisible ?
Les témoignages des survivants divergent sur l’origine des flammes. Pour certains, une fuite de carburant aurait rencontré une source de chaleur, un simple foyer ou une cigarette mal éteinte. Pour d’autres, c’est un court-circuit dans le bric-à-brac des chargeurs de téléphones, branchés en série sur une installation électrique de fortune, qui aurait mis le feu aux poudres. Dans le flou des premières heures, une constante émerge : les responsables de la baleinière ont disparu immédiatement après l’incident, laissant derrière eux un chaos et des questions sans réponses. Cette fuite des gestionnaires n’est-elle pas, en elle-même, un aveu de responsabilité ?
L’enquête sur l’incendie du port Kisangani devra donc se faire sans leurs versions. Les services de sécurité sur place ont confirmé le lancement des investigations pour déterminer les causes exactes et établir les éventuelles responsabilités. Au-delà de la simple recherche d’un coupable, cet accident maritime dans la Tshopo soulève des questions plus profondes sur la sécurité du transport fluvial en République Démocratique du Congo. Ces baleinières, souvent surchargées et mal entretenues, sont-elles condamnées à répéter les mêmes tragédies ? Le manque criant de régulation et de contrôles techniques ne met-il pas en danger, semaine après semaine, des centaines de vies ?
La situation au port IAT Kisangani après l’incendie est l’illustration d’une précarité généralisée. Pour les passagers rescapés, c’est une double peine : non seulement ils ont tout perdu, mais ils se retrouvent bloqués, sans ressources, loin de leur destination. Les marchandises détruites représentaient souvent le capital de petits commerçants, l’unique espoir de scolariser des enfants ou de soigner un proche. Cet incendie de la baleinière Kisangani n’est pas qu’un fait divers ; c’est un cataclysme économique local, un coup dur porté à la résilience de populations déjà vulnérables.
Que faut-il pour que les leçons soient enfin tirées ? L’histoire de l’Eden Ma famille se répète malheureusement trop souvent sur les fleuves et rivières du pays. Elle interpelle les autorités sur l’urgence de mettre en place des normes de sécurité strictes, des inspections régulières des embarcations et une sensibilisation des opérateurs et des passagers aux risques. La recherche du profit immédiat peut-elle justifier de jouer avec la vie des gens ? La réponse semble évidente, mais sur le terrain, la réalité est plus complexe, faute d’alternatives et de moyens.
Alors que les cendres de la baleinière refroidissent, la communauté se serre les coudes. Mais la solidarité, si précieuse soit-elle, ne suffira pas. Cet événement doit servir de déclic. Garantir la sécurité des transports n’est pas un luxe, c’est un droit fondamental pour chaque citoyen qui emprunte ces artères vitales du pays. L’enquête incendie port Kisangani doit aboutir à des conclusions claires et, surtout, à des actions concrètes. Le fleuve Congo ne doit pas rester un espace de tous les dangers, mais redevenir un vecteur sûr de développement et de lien social pour les populations de la Tshopo et au-delà.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
