La République démocratique du Congo navigue en eaux troubles entre l’urgence d’un dialogue national et l’escalade militaire dans l’Est, où la rébellion du M23 soutenu par le Rwanda continue de grignoter du terrain. Dans ce climat de tension extrême, une proposition inédite émerge des flancs de la société civile, portée par des leaders religieux, et vient complexifier l’équation politique. L’idée? Ériger une Commission Vérité et Réconciliation non pas comme une conséquence, mais bien comme un préalable indispensable à toute conversation nationale. Une manœuvre pastorale aux implications éminemment politiques, dont le succès ou l’échec pourrait redéfinir les règles du jeu pour le pouvoir en place.
Une note conceptuelle sur le bureau de l’Union sacrée
Ce mardi 10 février 2026, l’archevêque Dodo Israël Kamba, président du Conseil interreligieux congolais (CIC), a personnellement remis une note de plaidoyer à André Mbata, secrétaire permanent de l’Union sacrée de la nation. L’objectif était clair : convaincre la plateforme politique du président Félix Tshisekedi de la nécessité de soigner les blessures du passé avant de construire l’avenir. « Il s’agit de ce que nous appelons un préalable au dialogue », a expliqué Dodo Kamba, insistant sur la nécessité de « rapprocher les filles et fils de ce pays » et d’« établir les responsabilités liées aux exactions commises. » Le ton est pastoral, mais le sous-texte est une critique acerbe des décennies d’impunité. Le peuple congolais, « longtemps meurtri par des actions barbares », réclamerait, selon cette vision, une catharsis nationale. Le pouvoir est-il prêt à ouvrir cette boîte de Pandore, lui dont certains membres pourraient y figurer?
Le spectre sud-africain et la question de l’inclusivité
L’argumentaire du CIC puise délibérément dans l’expérience de la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine. Dodo Kamba l’a brandi comme un modèle, suggérant que « même les fautifs peuvent revenir à la raison, présenter des excuses et demander pardon. » Cette référence n’est pas anodine. Elle vise explicitement à légitimer l’inclusion d’acteurs actuellement « en difficulté au regard des règles et lois de l’État » – une formulation diplomatique qui pourrait désigner aussi bien des rebelles que des politiciens accusés de crimes. Le leader religieux évoque même, en perspective, un « plaidoyer en faveur de la clémence et de mesures de grâce de la part du Chef de l’État ». Le président Tshisekedi, souvent présenté comme un « homme de dialogue », se retrouve ainsi face à un dilemme cornélien. Accepter ce préalable, c’est prendre le risque de voir le processus lui échapper et de réhabiliter des adversaires gênants. Le refuser, c’est s’exposer à l’accusation d’entraver une voie pacifique vers la réconciliation.
Un timing qui interroge la stratégie gouvernementale
La proposition du Conseil interreligieux survient à un moment charnière. D’un côté, les pourparlers internationaux s’accélèrent, avec l’Angola désigné pour consulter les parties congolaises. De l’autre, l’opposition presse pour un dialogue sans conditions, tandis que le président Tshisekedi, lui, y a mis des garde-fous rejetés par ses détracteurs. En insistant pour que la commission soit mise en place « avant le dialogue », le CIC introduit une nouvelle variable dans un calendrier déjà serré par la crise sécuritaire Est Congo. S’agit-il d’une manœuvre dilatoire ou d’une réelle vision stratégique? La volonté d’« associer des acteurs de la société civile et des acteurs politiques engagés pour la paix » semble chercher à créer un contre-pouvoir moral, capable de court-circuiter les logiques partisanes traditionnelles. Le pouvoir peut-il se permettre d’ignorer cette voix, alors que la légitimité même du futur dialogue national RDC est en jeu?
Conclusion : La réconciliation, nouveau champ de bataille politique
En définitive, la démarche du Conseil interreligieux congolais dépasse largement le cadre spirituel. Elle représente une ingénierie politique sophistiquée, qui place la barre très haut pour le régime. En faisant de la repentance et de la réparation des fautes la clé de voûte d’un dialogue apaisé, elle remet en cause des décennies de gestion politique des conflits par la force ou la négociation à géométrie variable. Le président Tshisekedi, qui joue gros sur la stabilisation de l’Est et la tenue d’un dialogue crédible, se retrouve face à un choix périlleux. Intégrer cette demande, c’est accepter un processus long et potentiellement incontrôlable. La rejeter, c’est offrir à l’opposition et à la société civile l’argument massue de l’obstruction à la paix. Alors que les canons tonnent au Kivu, la bataille pour la légitimité du processus de paix se déplace désormais sur le terrain miné de la mémoire et du pardon. Le prochain mouvement du palais de la Nation sera scruté à la loupe : cédera-t-il à cette pression pastorale, ou tentera-t-il de reprendre la main sur un récit national qui lui échappe?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
