« Beaucoup de peuples autochtones ont perdu la vie pendant la rébellion, d’autres meurent faute de soins médicaux appropriés en forêt où ils sont dispersés. » La voix chargée d’émotion d’Henri Masimango, chef de secteur de Bakundumu, résonne comme un glas dans la clairière administrative. Son avertissement, lancé ce week-end dernier face à une délégation conjointe des organisations Tropenbos RDC et Tenure Facility, est sans équivoque : les communautés autochtones du territoire de Bafwasende, dans le cœur vert de la Tshopo, sont tout simplement en train de s’éteindre. Une disparition silencieuse, à l’ombre des grands arbres, que plus personne ne peut ignorer.
Derrière cette alerte se cache une réalité sociale d’une brutalité saisissante. Comment une communauté peut-elle disparaître au 21ème siècle, dans un pays aussi riche en ressources que la République Démocratique du Congo ? La réponse se niche dans un cocktail détonnant de violence armée et d’abandon systémique. Les conflits qui ont secoué la région ont décimé une partie importante de la population autochtone. Les survivants, quant à eux, errent dans la forêt, vivant dans une précarité extrême, sans accès aux soins de santé les plus élémentaires. Le chef Masimango décrit une existence suspendue à la menace permanente de la maladie et de l’isolement. La forêt, autrefois refuge et pourvoyeuse, est devenue un piège mortel pour ces populations vulnérables.
Face à cette urgence, l’autorité politico-administrative propose une solution radicale : la sédentarisation. L’idée est de construire un campement à proximité du bureau du secteur, permettant ainsi à ces familles éparpillées de vivre aux côtés des populations Bantu. Cet emplacement stratégique ne serait pas qu’un simple regroupement d’habitations. Il s’agirait d’une véritable porte d’entrée vers les services sociaux de base – santé, éducation – et un tremplin pour une intégration sociale harmonieuse. « Nous demandons aux autorités de leur construire un campement ici où ils peuvent vivre mieux », plaide Henri Masimango, soulignant que cette proximité est la clé de leur survie et de leur dignité retrouvée.
Mais qui peut concrétiser ce projet de sédentarisation des autochtones ? La visite des organisations Tropenbos RDC et Tenure Facility a mis en lumière les limites actuelles de l’aide humanitaire en RDC. Si ces acteurs se consacrent avec expertise à la sécurisation foncière, un enjeu crucial pour la protection des terres ancestrales, leur mandat s’arrête là. Le professeur Alphonse Maindo, directeur de Tropenbos, le reconnaît sans détour : construire des écoles, des centres de santé ou organiser l’alphabétisation dépasse leurs capacités. Son appel est donc un vibrant plaidoyer pour la diversification et la coordination de l’aide. « C’est pourquoi nous demandons que d’autres partenaires puissent venir intervenir aussi », déclare-t-il, pointant du doigt un besoin criant de synergie entre les organisations spécialisées dans les droits fonciers et celles œuvrant dans le développement des infrastructures de base.
Cette situation pose des questions fondamentales sur notre modèle de société. Que dit d’une nation sa capacité à protéger ses communautés les plus anciennes et les plus vulnérables ? La menace d’extinction qui pèse sur les peuples autochtones de Bafwasende est le symptôme d’un malaise plus profond, celui d’un État parfois absent dans ses zones les plus reculées. La sédentarisation n’est pas qu’une question logistique ; c’est un choix de civilisation. S’agit-il d’imposer un mode de vie ou d’offrir une alternative viable à une existence devenue invivable ? L’enjeu est de trouver l’équilibre délicat entre la préservation d’une identité culturelle profondément liée à la forêt et l’accès indispensable aux droits fondamentaux.
Le cri d’Henri Masimango n’est pas seulement un appel à l’aide humanitaire en RDC. C’est un miroir tendu à la conscience collective. Il nous interroge sur notre responsabilité face à la disparition programmée d’une partie de notre patrimoine humain. Les peuples autochtones de la Tshopo ne demandent pas la charité, mais la reconnaissance de leur droit à exister dans des conditions dignes. La construction du campement à Bakundumu pourrait être la première pierre d’une politique plus globale de protection et d’inclusion. Le temps presse. Chaque jour perdu en discussions bureaucratiques est un jour de plus où des vies s’éteignent, silencieusement, dans l’immensité verte de la forêt du Congo. La balle est désormais dans le camp des autorités et de la communauté internationale. Répondront-ils à cet ultime signal d’alarme avant qu’il ne soit trop tard ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
