La visite du Secrétaire général adjoint de l’ONU aux opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix, à Kinshasa, a cristallisé les tensions politiques congolaises. En marge des discussions officielles, une délégation d’opposants congolais a saisi l’occasion pour alerter la communauté internationale sur la détérioration du climat sociopolitique et sécuritaire. Cette rencontre, loin d’être anodine, illustre la quête de canaux alternatifs par une opposition qui estime être tenue à l’écart des processus décisionnels internes. Félix Tshisekedi, le président de la République, se trouve ainsi indirectement interpellé par le biais des instances onusiennes, une manœuvre qui souligne les limites du dialogue national et la défiance persistante entre la majorité présidentielle et ses détracteurs.
Les opposants congolais ONU ont-ils trouvé un écho favorable auprès de Jean-Pierre Lacroix ? La question reste en suspens, mais leur démarche repose sur un constat sévère : les cadres de négociation actuels, notamment les processus de Doha et de Washington, sont jugés insuffisants. Jean-Baptiste Kasekwa, premier vice-président de l’ECIDE, a plaidé pour une approche plus globale. Selon lui, ces pourparlers n’attaquent pas les racines du mal congolais. Cette critique sous-entend que le gouvernement privilégierait des solutions techniques et sécuritaires à une résolution politique approfondie, évitant ainsi un dialogue inclusif RDC qui remettrait en cause certains équilibres du pouvoir.
La demande d’une MONUSCO intervention Uvira figure au cœur des préoccupations sécuritaires exprimées. Les représentants de l’opposition ont insisté sur l’urgence de déployer une force onusienne pour faire respecter le cessez-le-feu dans cette région du Sud-Kivu, avant d’étendre ce modèle à d’autres zones sous menace. Cette requête spécifique pose une question plus large : la MONUSCO, dont le mandat est en cours de réexamen, peut-elle et veut-elle s’immiscer davantage dans le maquis des conflits locaux ? L’appel à une duplication de « l’expérience d’Uvira » traduit une défiance envers les capacités ou la volonté des Forces armées de la RDC (FARDC) à sécuriser seules le territoire national.
Derrière les arguments sécuritaires se profile un agenda politique clair. En invoquant la nécessité d’un dialogue inclusif, les partis d’opposition – de l’ECIDE à Ensemble pour la République, en passant par le PPRD et la Gauche congolaise – tentent de réinvestir l’espace politique que leur contesterait le pouvoir en place. La manœuvre est habile : elle internationalise la crise politique Congo et donne une légitimité diplomatique à leurs revendications. Jean-Pierre Lacroix se trouve ainsi transformé en médiateur potentiel, un rôle que la MONUSCO a traditionnellement évité de jouer de peur de s’aliéner le gouvernement hôte. Le séjour du haut fonctionnaire onusien à Kinshasa devient dès lors le théâtre d’une bataille de narration sur les causes et les remèdes de l’instabilité congolaise.
L’analyse des positions exposées révèle une stratégie de contournement. Ne parvenant pas à imposer un dialogue national sous l’égide d’acteurs purement congolais, l’opposition cherche à créer des obligations internationales pour le régime de Tshisekedi. La référence à la résolution 2573 du Conseil de sécurité de l’ONU n’est pas fortuite ; elle vise à lier la question sécuritaire à des engagements onusiens préexistants. Cette externalisation de la pression politique pourrait-elle se retourner contre ses initiateurs ? Le pouvoir en place pourrait y voir une ingérence, durcissant encore ses positions et rendant tout compromis plus improbable. Le jeu est donc risqué pour toutes les parties.
La fin de la visite de Jean-Pierre Lacroix Kinshasa ne marquera probablement pas la fin de cette séquence. Les échanges prévus avec d’autres forces sociales et politiques indiquent que l’ONU tente de dresser une cartographie complète des attentes et des griefs. Cependant, la balle reste dans le camp des Congolais. L’appel lancé par l’opposition met en lumière l’impasse actuelle : peut-on envisager une stabilisation durable sans un règlement politique inclusif de la crise politique ? Le président Tshisekedi, fort de sa majorité parlementaire, fera-t-il le choix du dialogue ou celui de la fermeté, au risque d’alimenter un cycle de défiance et de violence ? Les prochaines semaines, à l’approche d’échéances électorales locales, seront décisives. La communauté internationale, par la voix de ses émissaires, observe et pèse ses options, sachant que toute initiative mal calibrée pourrait exacerber les tensions qu’elle prétend apaiser.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
