Le début de l’année 2026 a été marqué par une vague de violence d’une brutalité inouïe dans l’est de la République démocratique du Congo. En seulement six semaines, des attaques systématiques et coordonnées ont fait au moins soixante-neuf victimes civiles. Ces massacres, attribués aux combattants des Forces démocratiques alliées (ADF), soulignent une aggravation dramatique de la séquence sécuritaire dans la région. Les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri demeurent le théâtre principal de cette insécurité chronique qui mine le quotidien des populations.
Le Nord-Kivu concentre l’essentiel de ce bilan macabre, avec un total de soixante-trois civils exécutés. Le territoire de Lubero apparaît comme l’épicentre absolu des violences. Cinquante-deux personnes y ont été tuées depuis le 1er janvier, selon les données recueillies par la société civile locale. Les villages de Musenge, Mavwe-Mavwe, Masoya ou Mambimbi-Isigo, dans les secteurs des Bapere et de la chefferie de Baswagha, ont été le cadre d’incursions nocturnes répétées. Ces attaques ADF suivent un mode opératoire implacable : arrivée en début de soirée, massacre des habitants, incendie des habitations et destruction ciblée des infrastructures communautaires.
Un événement particulier résume l’horreur de la situation. Fin janvier, le village de Musenge a été le site d’un carnage. En une seule nuit, au moins vingt-cinq civils ont été abattus. Parallèlement, des dizaines de maisons, un centre de santé et une église catholique ont été réduits en cendres. Cet acte ne vise pas seulement à semer la terreur, mais à détruire le tissu social et les repères des communautés. Plus tôt dans le mois, le 1er janvier, une autre attaque dans le secteur des Bapere, autour de Manguredjipa, avait déjà fait quinze morts, dont deux militaires.
Le territoire de Beni, traditionnellement sous pression, n’est pas épargné par cette recrudescence. L’axe routier vital Oicha–Mamove est devenu un couloir de la mort, ponctué d’embuscades meurtrières. Le 4 février, la violence a atteint un pic avec deux assauts successifs ayant coûté la vie à dix civils en une seule journée. Les assaillants ont également incendié des motos, paralysant un moyen de transport essentiel pour l’économie locale et l’accès aux soins. Cette stratégie vise clairement à asphyxier les populations et à isoler les zones.
Au-delà des chiffres, l’impact humanitaire de ces violences en Ituri et au Nord-Kivu est catastrophique. Ces attaques ont provoqué des déplacements massifs de populations fuyant vers des zones jugées plus sûres, comme la ville de Butembo ou les centres de Masoya et Mwenye. Ces mouvements accentuent la pression sur des ressources déjà limitées. La situation sécuritaire a également entraîné l’effondrement des services de base. Dans le groupement Mwenye, cinq centres de santé et plusieurs postes de santé ont dû fermer leurs portes, le personnel soignant n’étant plus en sécurité. La vie sociale et spirituelle est aussi touchée, comme en témoigne la suspension des activités de la paroisse catholique Saint Jean-Paul II de Masoya depuis fin janvier.
Cette séquence révèle plusieurs tendances inquiétantes pour l’est de la RDC. On observe une concentration croissante des attaques ADF dans le territoire de Lubero, qui semble devenu une cible prioritaire. Parallèlement, une extension géographique des violences est constatée, avec des incidents mortels signalés dans la chefferie de Walese Vonkutu, au sud du territoire d’Irumu en Ituri, où six civils ont été retrouvés morts. Cette porosité démontre la mobilité et la capacité de nuisance des groupes armés. Enfin, la pression continue sur les civils et les infrastructures sociales (écoles, centres de santé, églises) dessine une stratégie de déstabilisation à long terme, visant à instaurer un climat de peur permanent et à vider les zones de leurs habitants.
Malgré la présence affirmée des forces de sécurité congolaises et les opérations militaires en cours, l’insécurité demeure tenace. Elle est suffisamment forte pour empêcher tout retour des populations déplacées, transformant durablement certaines localités en « zones à haut risque ». Le bilan de soixante-neuf morts reste d’ailleurs provisoire. Plusieurs villages, encore inaccessibles après les raids, pourraient révéver des victimes supplémentaires, retardant l’inhumation digne des défunts et la consolidation des chiffres.
Que font les autorités face à cette escalade ? Les promesses de sécurisation semblent se heurter à une réalité complexe sur le terrain. La violence attribuée aux ADF n’est plus une série de faits isolés, mais s’inscrit dans une dynamique répétitive et territorialisée. Cette persistance fragilise durablement non seulement la sécurité des personnes, mais aussi l’autorité de l’État dans une partie de plus en plus large de l’est congolais. La communauté internationale regarde-t-elle ailleurs tandis que les civils continuent de payer le prix fort de cette instabilité ? La question mérite d’être posée alors que le cycle infernal des massacres et des déplacements semble loin d’être brisé.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
