Imaginez devoir faire vos adieux à un être cher dans une pièce froide, surpeuplée, où des dizaines d’autres dépouilles attendent, anonymes, depuis des mois. C’est la réalité glaçante à laquelle sont confrontées les familles de Muanda, au Kongo-Central, où l’unique morgue de l’hôpital général est dans un état de saturation critique. Près de cinquante corps d’indigents y sont entassés, privés de sépulture, bloquant littéralement l’accès à toute nouvelle dépouille. Comment en est-on arrivé là ? Et que révèle cette crise funéraire sur les fractures sociales et le déficit d’infrastructures dans cette partie du littoral congolais ?
« Le nouveau mort peine à trouver une place », déplore, avec des mots simples mais lourds de sens, l’élu provincial de Muanda, Jean Kimboko Ndombasi. Son constat, fait à Radio Okapi, est un coup de projecteur brutal sur une situation qui dépasse le simple dysfonctionnement administratif. La « crise des morgues », phénomène chronique à Kinshasa et dans d’autres grandes villes de la République démocratique du Congo, frappe aussi les territoires plus éloignés. À Muanda, l’absence de moyens financiers pour des inhumations dignes condamne des dizaines de Congolais à une attente post-mortem indéfinie, transformant la chambre froide en un lieu de dernier recours, sinistre et surchargé.
Face à cette urgence humanitaire et sanitaire, Jean Kimboko Ndombasi a lancé, ce mercredi, l’opération « zéro cadavre d’indigent ». L’objectif est aussi clair qu’ambitieux : désengorger complètement la morgue d’ici au mois de mars. L’initiative est née d’un double constat. D’une part, l’autorité locale, dépassée, a bien mobilisé une dizaine de cercueils, mais ce geste reste une goutte d’eau dans l’océan des besoins. D’autre part, la saturation de la morgue du Kongo Central crée une double peine pour les familles endeuillées : non seulement elles pleurent leur disparu, mais elles se heurtent en plus à l’impossibilité physique de lui offrir une dernière demeure. Que ressent un parent qui ne peut même pas déposer le corps de son enfant ?
« Moi, en tant qu’élu provincial, j’apporte ma main tout en faisant également appel aux autres partenaires au niveau local », insiste le député. Son appel est un aveu : aucune institution seule ne peut résoudre cette crise des morgues en RDC. Il s’agit d’un problème systémique qui mêle extrême pauvreté, carences infrastucturelles chroniques et parfois, délitement des solidarités communautaires. L’opération zéro cadavre n’est donc pas qu’une action ponctuelle de nettoyage ; c’est un test pour la cohésion sociale de Muanda. Les « personnalités influentes » et les partenaires locaux seront-ils au rendez-vous pour offrir une sépulture à ces oubliés de la mort ?
Derrière les statistiques – « près de 50 corps » – se cachent des destins individuels brisés, des histoires interrompues. Ces cadavres indigents à Muanda ne sont pas des numéros. Ils sont pères, mères, fils ou filles qui, de leur vivant, ont déjà souvent connu la précarité. Leur errance posthume dans une morgue surchargée est le symptôme ultime d’une société qui peine à prendre soin de ses plus vulnérables, jusqu’au bout. La dignité dans la mort est pourtant un droit fondamental, un marqueur essentiel de notre humanité commune.
L’initiative de Jean Kimboko Ndombasi est louable, mais elle pose aussi des questions plus larges. Jusqu’à quand la RDC gérera-t-elle la mort dans l’urgence et la débrouille ? Quand des politiques publiques funéraires structurées, incluant un soutien aux familles indigentes, verront-elles le jour ? La réussite de l’opération à Muanda sera un premier pas. Mais elle ne doit pas masquer la nécessité d’une réflexion nationale sur la gestion de la fin de vie et des défunts. Redonner à la morgue sa capacité d’accueil est un impératif technique. Redonner à chaque Congolais, riche ou pauvre, la certitude d’une sépulture digne, est un impératif moral. La crise de Muanda nous rappelle, crûment, que les vivants ont une dette envers leurs morts.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
