Sur l’avenue des Huileries à Kinshasa, le regard d’un homme en fauteuil roulant balaie les nouveaux immeubles avec une lassitude amère. « Ils construisent pour ceux qui peuvent marcher, pas pour nous. Chaque nouvelle porte trop étroite, chaque marche sans rampe, c’est un message : vous n’êtes pas les bienvenus ici », témoigne-t-il, préférant garder l’anonymat par crainte de représailles. Ce constat quotidien résume un paradoxe congolais criant : comment expliquer qu’en pleine ère de modernisation urbaine, l’accessibilité des personnes handicapées en RDC reste systématiquement reléguée au second plan ?
Pourtant, le cadre légal existe. Signé en mars 2024, le décret sur l’accessibilité 2024 était censé marquer un tournant. Il impose des normes de construction handicap claires : rampes d’accès normalisées, ascenseurs adaptés, cheminements sécurisés, sanitaires inclusifs. Mais sur le terrain, dans les bureaux des circonscriptions urbaines et du ministère de l’Urbanisme et Habitat, ce texte semble n’être qu’un vœu pieux. Les autorisations de bâtir continuent d’être délivrées sans que la moindre vérification sérieuse de ces critères ne soit effectuée. Pourquoi une telle inertie administrative face à une loi qui vise à bâtir une société plus juste ?
L’analyse est sans appel : l’architecture inclusive au Congo n’est pas une priorité. Les promoteurs immobiliers, qu’ils soient publics ou privés, soumettent des plans qui ignorent superbement les besoins de près de 15% de la population. Et les services de l’État, chargés de contrôler, ferment les yeux. « La ministre des Personnes vivant avec handicap, Irène Esambo, doit-elle courir derrière ses collègues pour faire appliquer la loi ? », s’interroge un activiste rencontré à Gombe. Chaque ministère devrait pourtant jouer son rôle pour que la continuité de l’État ne soit pas un simple slogan. Cette négligence institutionnelle collective est un aveu d’échec de la gouvernance.
Le plus paradoxal, c’est que le pays a déjà démontré qu’il pouvait faire mieux. Prenez le stade des Martyrs de la Pentecôte, érigé en 1994. Bien avant le décret, il intégrait déjà des voies d’accès et des sanitaires adaptés. La preuve que l’inclusion n’est pas une question de moyens ou d’époque, mais bien de volonté politique. Aujourd’hui, des immeubles flambant neufs à Kinshasa, symboles d’une modernité affichée, sont des prisons potentielles pour toute personne à mobilité réduite. Où est passée la vision d’un urbanisme inclusif à Kinshasa ?
Le décret prévoyait pourtant des mesures contraignantes. Un moratoire de trois ans a été accordé aux propriétaires d’immeubles publics pour se mettre en conformité, sous peine de sanctions financières et même de scellage des bâtiments. Mais qui contrôle ? Qui sanctionne ? Le silence est assourdissant. Le Fonds national d’appui à l’accessibilité, prévu à l’article 12, semble également lettre morte. Sans mécanisme de financement et de contrôle, la loi reste un tigre de papier. Comment peut-on espérer construire une société équitable sur de telles bases ?
Cette situation crée une fracture sociale profonde. Elle prive les personnes handicapées d’accéder à l’éducation, aux soins, à l’emploi, à la vie culturelle. Elle renforce leur dépendance et leur isolement. Derrière chaque marche infranchissable, c’est une chance d’autonomie qui s’envole. L’enjeu dépasse la simple technique de construction ; il touche à la dignité humaine et au respect des droits fondamentaux. Le gouvernement de la Première ministre Judith Tuluka Suminwa est-il prêt à prendre ce dossier à bras-le-corps pour en faire un acquis tangible de la mandature du Président Félix Tshisekedi ?
L’heure n’est plus aux discours mais à l’action. Il est urgent que les ministères de l’Intérieur, de la Justice, des Infrastructures, du Budget et des autres secteurs concernés se coordonnent enfin autour d’une feuille de route claire. Les parlementaires doivent interpeller les responsables de cette inertie. La société civile et les médias ont un rôle crucial de veille. L’architecture inclusive ne doit plus être une option décorative, mais le fondement même de toute nouvelle construction. Car une ville qui exclut une partie de ses citoyens n’est pas une ville moderne, mais une ville mutilée. Le chemin vers une véritable accessibilité en RDC est encore long, mais chaque rampe construite, chaque porte élargie, sera un pas vers une République enfin démocratique pour tous.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Eventsrdc
