Dans les ruelles animées de Limete, à Kinshasa, un commerce insolite suscite l’émoi et la confusion parmi les fidèles. Des pains ronds, d’une blancheur familière, sont vendus à la sauvette, présentés comme des objets de dévotion. Pour beaucoup de catholiques, cette image est une profonde perturbation, tant ces galettes ressemblent étrangement aux hosties consacrées qu’ils reçoivent lors de la messe. Comment en est-on arrivé à une telle banalisation du sacré ? Cette question est au cœur d’une mise en garde solennelle émise par l’Archidiocèse de Kinshasa, qui tire la sonnette d’alarme face à des pratiques qu’il juge irrespectueuses et contraires à la doctrine.
Par un communiqué rendu public le 25 janvier 2026 et signé par son Vicaire général, Mgr Carlos Ndaka, l’autorité diocésaine a exprimé sa « vive préoccupation ». La cible de son inquiétude : certaines communautés religieuses identifiées comme des « églises de réveil ». Selon les informations portées à la connaissance de l’Église, ces dernières utiliseraient dans leurs propres rites des pains calqués sur l’apparence des hosties catholiques. Pire encore, ces produits seraient fabriqués et librement proposés à la vente dans plusieurs quartiers de la capitale de la République Démocratique du Congo, faisant du symbole eucharistique le plus absolu un simple article de marché.
L’Archidiocèse de Kinshasa rappelle avec une fermeté sans équivoque les règles immuables qui gouvernent la vie sacramentelle. Conformément au droit canonique, la confection des hosties – ces pains azymes qui deviennent, selon la foi catholique, le corps du Christ – n’est pas une activité libre. Elle est strictement réservée à des structures dûment autorisées par l’Autorité ecclésiastique. À Kinshasa, cette tâche sacrée est exclusivement confiée aux moniales carmélites du Couvent du Glorieux Saint-Joseph. Leur atelier, loin de l’agitation mercantile, est un espace de prière et de précision, où chaque hostie est produite dans le respect le plus total des prescriptions liturgiques. En outre, leur distribution ne peut se faire que sur présentation d’un mandat écrit délivré par le curé de la paroisse concernée, traçant ainsi un cadre strict pour préserver leur destination sacrée.
Face à la prolifération de ces imitations, la position de l’Église est donc claire : toute production ou utilisation en dehors de ce cadre canonique est « irrégulière et contraire à ses normes ». Mais au-delà du rappel juridique, c’est une question de fond qui est posée. Que révèle ce phénomène sur l’évolution des pratiques religieuses en RDC ? L’essor des églises de réveil, souvent caractérisé par un certain syncrétisme et une grande liberté rituelle, vient-il heurter de front les traditions établies des confessions historiques ? La commercialisation supposée de ces pains ressemblant aux hosties catholiques interroge également sur la frontière entre le spirituel et le marchand dans un contexte socio-économique difficile.
Le communiqué de l’archidiocèse ne se contente pas de constater ; il appelle à l’action. Les fidèles sont invités à la plus grande vigilance. Cet appel à la prudence souligne la crainte d’une confusion doctrinale chez les croyants, qui pourraient attribuer une valeur sacramentelle à des objets qui n’en ont pas. Parallèlement, l’Église exhorte les auteurs de ces pratiques à y mettre fin immédiatement. L’enjeu, martèle-t-elle, est de « préserver le caractère sacré de l’Eucharistie et le respect des prescriptions liturgiques de l’Église catholique ». Derrière ces mots, se lit la volonté de défendre l’intégrité d’un mystère central de la foi, perçu comme fragilisé par ces emprunts jugés inappropriés.
Cette affaire dépasse le simple différend interconfessionnel. Elle met en lumière les tensions et les dialogues complexes qui animent le paysage religieux congolais, marqué par une diversité foisonnante. La réaction ferme de l’Archidiocèse Kinshasa sert de rappel : le sacré a ses codes, ses garde-fous, et son instrumentalisation ou sa imitation peuvent être vécues comme une violence symbolique. Dans une société où le religieux imprègne fortement le tissu social, le respect des spécificités de chaque culte apparaît comme un pilier essentiel de la coexistence pacifique. L’utilisation de symboles aussi chargés que les hosties en dehors de leur contexte originel risque-t-elle, à terme, d’attiser les incompréhensions ? La balle est désormais dans le camp des communautés concernées et des fidèles, sommés de naviguer dans un espace religieux où le mimétisme peut parfois frôler la provocation.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
