Dans un mouvement stratégique scruté à la loupe par les observateurs politiques, le Président Félix Tshisekedi pose ce lundi ses valises à Kananga, capitale du Kasaï Central. Cette visite officielle, annoncée dans un ballet de déclarations préparatoires, se présente comme une séquence dédiée à l’inauguration d’infrastructures et au suivi de chantiers. Mais au-delà du ruban coupé, c’est une manœuvre politique à haute valeur symbolique que déploie le Chef de l’État, dans une région historiquement complexe.
André Mbata, Secrétaire permanent de l’Union sacrée de la Nation, n’a pas mâché ses mots en arrivant sur le tarmac de l’aéroport de Kananga. Évoquant un « accueil délirant » préparé pour le Président, il a dressé la liste des réalisations à mettre à l’honneur : la route Kalamba-Mbuji et, surtout, l’Université de Kananga. Ce discours, martelé par les élus locaux membres de la plateforme présidentielle, place délibérément cette visite sous le signe de la reconnaissance et de la preuve par l’ouvrage. Le député John Kabeya a lancé un appel à la mobilisation massive, estimant que le Président « mérite la reconnaissance de tous » pour ses actions dans la province. Une gratitude orchestrée qui interroge : s’agit-il d’un simple hommage au travail accompli ou du prélude à une campagne de légitimation plus large dans l’espace Grand Kasaï ?
L’inauguration de l’Université de Kananga constitue le point d’orgue de cette tournée. Présentée comme le fruit d’un programme gouvernemental visant à construire et rénover les établissements sur l’ensemble du territoire, cette infrastructure est la deuxième du genre dans la région après celle de Mbuji-Mayi. Le ministre des Infrastructures, John Banza, a situé cet accomplissement dans une vision plus vaste, une « véritable croisade » selon ses termes. « Malgré la guerre, nous allons inaugurer l’année prochaine la 20ᵉ université construite », a-t-il assuré, dessinant ainsi une ligne de conduite où le développement des infrastructures se poursuit en dépit des défis sécuritaires à l’Est du pays. Cette affirmation pose une question rhétorique cruciale : jusqu’à quel point la construction d’écoles et de routes peut-elle contrebalancer l’instabilité et servir de ciment national ?
La dimension politique de cette visite présidentielle en RDC est patente. En se rendant à Kananga, Félix Tshisekedi ne fait pas qu’inaugurer des bâtiments ; il consolide son ancrage territorial et réactive le lien direct avec une base électorale. Les déclarations des officiels, qui insistent lourdement sur l’appartenance des députés accompagnateurs à l’Union sacrée de la Nation, transforment cette séquence technique en meeting politique déguisé. Le Président joue ici une carte classique mais efficace : celle du bâtisseur, de l’homme qui apporte le développement concret aux provinces. Dans un paysage politique congolais où les promesses ont souvent été trahies, cette mise en scène d’ouvrages livrés vise à crédibiliser l’action de l’exécutif. Mais cette stratégie est-elle sans risque ? L’échec ou les retards dans les autres chantiers évoqués pourraient, à terme, retourner ce discours positif contre son auteur.
En définitive, la visite de Félix Tshisekedi à Kananga dépasse le simple cadre protocolaire d’une inauguration. Elle s’inscrit dans une logique de quadrillage politique du territoire national, de démonstration de capacité et de réponse aux attentes locales en matière de développement. Les annonces faites par le ministre Banza, promettant une vingtième université malgré le contexte sécuritaire, visent à installer une narration de la résilience et de la continuité de l’action d’État. Les prochains enjeux pour le pouvoir central seront de transformer ces inaugurations ponctuelles en une dynamique pérenne de développement pour le Kasaï Central, et de s’assurer que la « croisade des infrastructures » ne soit pas perçue comme une opération de communication, mais bien comme le socle tangible d’une nouvelle donne économique et sociale pour la région.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
