« Nous avons les mêmes capacités et les mêmes compétences. Que la couleur de peau ne nous divise pas. » La voix d’Eugénie Ladia, coordonnatrice de l’Initiative She Leads, résonne avec une détermination qui contraste avec le poids des préjugés. Samedi 24 janvier, dans une salle de conférence de Kinshasa, cette phrase n’était pas qu’un vœu pieux, mais le cœur d’un plaidoyer puissant pour un pays à reconstruire sur des bases d’équité et d’inclusion. Le thème de la rencontre, « Leadership féminin, participation politique et albinisme face aux barrières coutumières », pointait du doigt une double marginalisation, celle des femmes et, plus encore, celle des femmes atteintes d’albinisme en République Démocratique du Congo.
L’appel lancé par She Leads n’est pas un simple slogan. Il est le cri du cœur d’un leadership féminin au Congo qui refuse de voir le potentiel du pays amputé de la moitié de ses talents. Comment une nation peut-elle prétendre se développer si elle maintient une partie de sa population, et notamment ses femmes, en marge des processus décisionnels ? La question, rhétorique, plane sur les discussions. Eugénie Ladia y répond avec clarté : il est nécessaire de permettre une participation politique pleine et entière des femmes. Mais son plaidoyer va plus loin, car il reconnaît que toutes les femmes ne partent pas avec les mêmes chances. Les femmes albinos, victimes de discriminations à la croisée du genre et d’une condition physique mal comprise, sont particulièrement vulnérables.
Le témoignage de Modestine Kazadi, participante à la conférence, donne une chair douloureuse à ces constats. Elle encourage ses sœurs albinos à s’accepter et à s’assumer « malgré les discriminations sociales ». Ce « malgré » en dit long sur le combat quotidien. Se valoriser lorsque la société vous renvoie une image déformée par des croyances ancestrales et une méconnaissance crasse relève de l’exploit. La discrimination contre les albinos en RDC n’est pas un phénomène abstrait ; elle se traduit par des regards pesants, des insultes, un accès limité à l’éducation et à l’emploi, et une exclusion systématique des sphères de pouvoir. Modestine Kazadi lance donc un appel complémentaire, plus structurel : elle exhorte les législateurs à initier une loi spécifique pour la protection des personnes atteintes d’albinisme. Une telle loi serait un signal fort, une base juridique pour combattre l’impunité et changer les mentalités.
Et le changement des mentalités, justement, passait aussi par la présence inédite et significative des chefs coutumiers à cette conférence. Leur engagement à sensibiliser leurs communautés pour mettre fin à la discrimination envers les personnes albinos est peut-être l’un des signes les plus porteurs d’espoir. En effet, dans de nombreuses régions du Congo, l’autorité et l’influence des chefs traditionnels restent prépondérantes. Leur adhésion au combat pour l’inclusion signifie que le dialogue peut s’engager au plus près des populations, au niveau où se perpétuent souvent les préjugés. Leur rôle est crucial pour déconstruire les « barrières coutumières » évoquées dans le thème de la conférence.
L’initiative She Leads, à travers ce débat, pose ainsi les jalons d’une lutte multidimensionnelle. Il ne s’agit pas seulement de revendiquer des postes pour les femmes dans les institutions, mais de repenser le contrat social congolais. Quel modèle de société veut-on bâtir ? Une société où la peur de la différence et les archaïsmes privent la nation de forces vives, ou une société inclusive qui tire sa force de la diversité de ses citoyens ? La participation politique des femmes en RDC, et plus spécifiquement des femmes albinos, est un test décisif. Leur inclusion n’est pas une faveur, mais une condition sine qua non d’une démocratie apaisée et d’un développement durable.
Le chemin reste long, semé d’obstacles tenaces. Mais la conférence du 24 janvier a montré que des ponts se construisent. Entre les militantes de la société civile, les citoyennes directement concernées et les autorités traditionnelles, un consensus émerge sur la nécessité d’agir. La balle est maintenant dans le camp des politiques et des législateurs. Entendront-ils cet appel à l’unité ? Comprendront-ils que le vrai leadership, le leadership féminin comme masculin, se mesure à la capacité à protéger les plus vulnérables et à valoriser chaque talent, quelle que soit la couleur de la peau ? L’avenir du leadership au Congo se joue aussi dans la réponse à ces questions.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
