La situation dans le Centre de santé de référence d’Eringeti, dans le territoire de Beni au Nord-Kivu, illustre une réalité alarmante qui touche de nombreuses structures sanitaires dans l’est de la République démocratique du Congo. Imaginez une maternité conçue pour accueillir un nombre limité de patientes, submergée par l’arrivée massive de femmes enceintes fuyant les conflits. C’est exactement ce qui se passe à Eringeti, où les 25 lits disponibles doivent faire face à un flux mensuel oscillant entre 120 et 140 accouchements. Cette pression extrême, alimentée par la crise humanitaire persistante, transforme des soins qui devraient être routiniers en un véritable parcours du combattant pour les mères et le personnel soignant.
Pourquoi un tel afflux ? Le centre de santé d’Eringeti, situé dans la zone de santé d’Oicha, est devenu le point de chute incontournable pour des centaines de femmes déplacées venant d’Eringeti même et des villages environnants de l’axe Eringeti-Luna-Komanda. Ces femmes, souvent parties de chez elles dans l’urgence, se retrouvent sans ressources et avec un besoin urgent de soins prénatals et d’accouchement sécurisé. La précarité dans laquelle elles arrivent aggrave considérablement la situation. Beaucoup appartiennent à des communautés déjà vulnérables, comme les femmes pygmées, et n’ont aucun moyen financier pour contribuer aux frais médicaux ou à l’achat des kits d’accouchement essentiels.
Mais au-delà de la simple saturation, quels sont les risques concrets pour la santé des mères et des nouveau-nés ? Le manque criant de matériel est au cœur du problème. L’infirmier titulaire du centre, Jonas Kakule, dresse un constat sans appel : « Nous n’avons que huit paquets d’accouchement pour 140 mamans, c’est vraiment trop peu ». Un paquet d’accouchement contient le matériel stérile indispensable pour prévenir les infections et assurer une naissance dans de bonnes conditions hygiéniques. Quand on doit le rationner, on expose inévitablement les patientes à des risques accrus d’hémorragies ou de septicémies, deux des principales causes de mortalité maternelle. La crise des accouchements à Eringeti n’est donc pas qu’une question de confort, mais bien une urgence de santé publique.
Cette saturation a des répercussions directes sur la prise en charge des nouveau-nés. Le service de néonatologie, souvent la dernière ligne de défense pour les bébés fragiles, fonctionne lui aussi avec les « moyens du bord ». En cas de complication grave nécessitant des soins spécialisés – comme une détresse respiratoire ou une infection sévère –, une course contre la montre s’engage pour transférer la mère et l’enfant vers l’hôpital général de référence d’Oicha, situé à plusieurs kilomètres. Ce trajet, dans une région où les routes sont souvent impraticables, peut faire la différence entre la vie et la mort. Le manque de lits en maternité au Nord-Kivu crée ainsi une chaîne de vulnérabilité qui met en péril deux vies à la fois.
Face à cette précarité santé à Beni et ses environs, comment réagit le système ? Le médecin chef de la zone de santé d’Oicha assure avoir pris la mesure du problème. Un plaidoyer est en cours auprès de l’inspection provinciale de la santé et des partenaires du gouvernement provincial pour renforcer les capacités de ce centre stratégique. Cependant, les besoins sont immédiats. La communauté humanitaire, souvent sollicitée sur de multiples fronts dans la région, doit-elle prioriser ce type de crise structurelle ? La réponse semble évidente quand on sait que la santé maternelle et infantile est un pilier fondamental du développement d’une communauté.
Que faire alors en attendant une intervention plus large ? Des solutions immédiates pourraient être mises en œuvre. La distribution gratuite et régulière de kits d’accouchement stériles aux centres de santé les plus saturés est une priorité absolue. Le renforcement en personnel qualifié, notamment en sages-femmes, permettrait de mieux gérer le flux et d’offrir un suivi personnalisé. Enfin, des campagnes de sensibilisation sur la planification familiale et les consultations prénatales précoces pourraient aider à réduire le nombre de complications et à mieux anticiper les besoins. La crise des accouchements à Eringeti est un signal d’alarme qui ne doit pas être ignoré. Elle nous rappelle que derrière les chiffres – 140 accouchements pour 25 lits – se cachent des centaines de femmes qui méritent de donner la vie dans la dignité et la sécurité.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
