En République démocratique du Congo, le secteur extractif est souvent perçu comme une chasse gardée, un domaine où l’opacité des revenus contraste violemment avec les immenses besoins de développement de la population. Ce jeudi 22 janvier à Kinshasa, le Centre de recherche en finances publiques et développement (CREFDL) a tenté de briser ce mur en présentant « Mokengeli », une plateforme numérique dédiée au contrôle citoyen secteur extractif. Cette initiative, soutenue financièrement par l’Union européenne, ambitionne de redéfinir les règles de la gouvernance participative RDC en offrant à chaque Congolais un outil pour dénoncer ou louer les actions menées avec les fonds issus des mines et du pétrole.
Le lancement de cette plateforme Mokengeli n’est pas anodin. Elle survient dans un contexte où la question de la transparence revenus miniers est plus que jamais brûlante, tiraillée entre les promesses de développement local et les réalités souvent décevantes sur le terrain. Le coordonnateur du CREFDL RDC, Valery Manduanga, a présenté cet outil comme une réponse directe à l’impératif d’assainissement d’un secteur qui « mobilise plus de moyens pour la survie du pays ». Derrière cette formule se cache un constat amer : les ressources considérables générées par le sous-sol congolais peinent encore à se traduire en progrès tangibles pour les communautés. La plateforme se veut donc un levier pour une surveillance accrue, permettant aux citoyens de suivre spécifiquement l’utilisation des fonds destinés aux projets sociaux, ces fameuses « réalisations » si souvent promises et si rarement accomplies.
L’accueil réservé à cette innovation par certaines institutions est révélateur des lignes de fracture et des attentes. Le procureur général près la Cour des comptes, Guy Tshipata, a salué une initiative capable, selon lui, de combattre les « antivaleurs » que sont la corruption, la concussion et le détournement. Son propos, cependant, n’a pas occulté les obstacles structurels. En pointant du doigt les « immunités et autres privilèges accordés à certaines personnes » qui « entravent l’action publique », il a tacitement reconnu que l’outil technologique, aussi performant soit-il, se heurtera à des murs politiques bien réels. La plateforme Mokengeli peut-elle véritablement percer l’écran des immunités qui protègent certains acteurs du secteur ? C’est toute la question de l’efficacité réelle d’un contrôle citoyen dans un environnement institutionnel parfois verrouillé.
L’analyse des implications politiques de ce lancement est riche d’enseignements. D’un côté, le CREFDL, avec le soutien de l’Union européenne, joue la carte de la société civile et de la modernité technologique pour instiller une dose de redevabilité. De l’autre, les autorités judiciaires, à travers la voix du procureur, semblent y voir un allié potentiel dans leur lutte contre la mauvaise gestion, tout en soulignant les limites de leur propre champ d’action. Cette dynamique crée un équilibre précaire et pose une question fondamentale : le pouvoir politique est-il prêt à accepter un véritable regard citoyen, scrutateur et potentiellement gênant, sur la manne extractive ? L’engagement affiché contraste avec une tradition de gestion peu transparente, laissant planer le doute sur la capacité de cet outil à infléchir des pratiques bien ancrées.
En définitive, la réussite de la plateforme Mokengeli ne se mesurera pas à son nombre de téléchargements, mais à son impact concret sur l’allocation et l’utilisation des fonds. Sera-t-elle un simple exutoire numérique pour les frustrations populaires, ou deviendra-t-elle un instrument craint et respecté, capable de forcer une plus grande transparence revenus miniers ? Le projet de « démocratisation de la gouvernance du secteur extractif » porté par l’UE et le CREFDL RDC est un pari audacieux sur la maturité civique et la volonté politique. Les prochains mois seront cruciaux pour observer si les signalements des citoyens déclencheront des enquêtes et des sanctions, ou s’ils se perdront dans les méandres d’un système administratif et politique rétif au changement. La quête d’une gouvernance participative RDC transparente vient de franchir une étape symbolique importante ; reste à savoir si elle pourra en franchir d’autres, plus substantielles.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
