Chaque pluie à Kinshasa transforme le boulevard Triomphal en un véritable lac. « Je passe parfois plus d’une heure bloqué dans l’eau, le moteur calant, avec la peur que ma voiture ne rende l’âme », confie Pascal, un chauffeur de taxi habitué de cet axe. Ce calvaire quotidien pour des milliers d’usagers pourrait bientôt prendre fin. Les autorités ont enfin décidé de passer à l’action, mais de manière inattendue : en faisant appel à l’armée.
Le ministre des Infrastructures et Travaux publics, John Banza, a en effet annoncé ce mardi 20 janvier le déploiement du Génie militaire des FARDC pour prendre en charge les travaux d’assainissement à Kinshasa. Cette décision, prise à l’issue d’une réunion de travail avec le général Bruno Danga, commandant du Génie militaire, et le député national Godé Mpoyi, vise à apporter une « réponse opérationnelle » aux inondations récurrentes qui paralysent le boulevard Triomphal et l’avenue Kasa-Vubu. Les sites ciblés sont les abords du Palais du Peuple et plusieurs tronçons de l’avenue Kasa-Vubu à Bandalungwa, des points névralgiques régulièrement submergés.
Pourquoi une telle situation perdure-t-elle depuis des années, malgré les promesses et les tentatives de réhabilitation ? La réponse est complexe, mêlant urbanisation anarchique, réseau d’évacuation vétuste et manque d’entretien. Les travaux publics en RDC ont souvent buté sur ces écueils. Mais aujourd’hui, le gouvernement mise sur la discipline et les moyens de l’armée pour briser ce cycle infernal. Le général Danga a garanti une mobilisation immédiate des troupes et du matériel, promettant rigueur, rapidité et maîtrise des coûts. L’utilisation des ressources internes des FARDC devrait, en théorie, éviter les dérives financières et assurer une exécution efficace.
Cette collaboration est-elle le signe d’une nouvelle ère dans la gestion des infrastructures urbaines ? Elle traduit en tout cas une reconnaissance de l’urgence et de l’ampleur du problème. Les inondations ne sont pas qu’une nuisance ; elles sont un frein économique majeur, une source de stress quotidien et un risque sanitaire. Quand une artère principale comme l’avenue Kasa-Vubu devient impraticable, c’est toute la vie de la commune de Bandalungwa qui est asphyxiée. Les petits commerces pâtissent, les urgences médicales sont ralenties, et le temps perdu dans les embouteillages se compte en millions d’heures par an.
Le recours au Génie militaire FARDC interroge aussi sur la capacité des institutions civiles classiques. Faut-il y voir un aveu d’échec des services conventionnels des travaux publics ? Ou une simple stratégie de contournement pour agir plus vite face à la grogne populaire ? La question mérite d’être posée. Cependant, pour les habitants et usagers exténués, l’origine de la solution importe peut-être moins que son résultat. Ce qu’ils espèrent, c’est enfin pouvoir circuler sans angoisser à la vue d’un nuage.
Les défis techniques restent colossaux. Il ne s’agira pas seulement de curer des caniveaux, mais potentiellement de repenser le drainage sur ces axes pour faire face à l’intensification des précipitations. La pérennité des ouvrages sera le vrai test de cette intervention. Si l’armée réussit là où d’autres ont échoué, elle redonnera un peu de crédit à l’autorité de l’État. Dans le cas contraire, la frustration risque d’atteindre des sommets.
En définitive, cette opération d’assainissement menée par les soldats du génie est bien plus qu’un chantier. C’est un symbole. Le symbole d’une capitale, Kinshasa, qui lutte pour sa modernité contre les éléments et ses propres faiblesses structurelles. Le succès ou l’échec de cette mission dira beaucoup sur la capacité du pays à prendre en main son destin infrastructurel. Les Kinois, le cœur entre l’espoir et le scepticisme, attendent de voir les premiers engins se mettre en marche. L’histoire nous dira s’il s’agit d’un tournant décisif ou d’une autre fausse promesse dans la longue liste des tentatives pour assécher la ville.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
