Elle se tait, les yeux fixés sur le sol de terre battue. Son corps porte les marques de l’agression, mais c’est dans le regard des autres que la blessure la plus profonde s’est creusée. Comme des milliers de femmes dans l’Est de la République démocratique du Congo, elle est une survivante de violences sexuelles, condamnée à vivre avec un double fardeau : le traumatisme de l’acte et le rejet de sa communauté. Son enfant, né de cette violence, est lui aussi marqué du sceau de l’infamie, un innocent portant le poids d’un conflit qu’il n’a pas choisi.
Le dernier rapport d’Human Rights Watch, publié en collaboration avec l’ONG congolaise SOFEPADI, vient rappeler avec une froide brutalité l’ampleur du fléau. Entre janvier et septembre 2025, plus de 80 000 cas de viols ont été documentés dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Une augmentation vertigineuse d’environ 32% par rapport à la même période en 2024. Ces chiffres, aussi sidérants soient-ils, ne sont que la partie émergée d’un iceberg de souffrance aux conséquences sociales et psychologiques dévastatrices, trop souvent ignorées.
Comment une société peut-elle abandonner celles qui ont déjà tout perdu, si ce n’est leur dignité ? La question hante les esprits après la lecture du rapport Human Rights Watch RDC. Au-delà de la statistique, le document met en lumière la « double peine » infligée aux survivantes violences sexuelles et à leurs enfants. La stigmatisation, sourde et persistante, constitue l’un des obstacles majeurs à toute reconstruction. « Les violences sexuelles produisent une rupture sociale », analyse le sociologue Georges Mbuyi. « Dans beaucoup de communautés, la survivante n’est pas seulement une victime, elle devient un sujet de suspicion, parfois même de rejet. »
Cette exclusion ne s’arrête pas à la porte de la case familiale. Elle s’étend, tel un poison, aux enfants nés du viol RDC. « Ces enfants portent une violence qu’ils n’ont pas vécue eux-mêmes, mais qui leur est attribuée symboliquement », explique encore le chercheur. Associés aux groupes armés dont sont issus leurs pères biologiques, ils deviennent, dans l’imaginaire collectif, des figures de l’ennemi. Ils grandissent dans un climat de non-dit et de honte, une prison sans barreaux où le silence est le geôlier.
« Leur histoire est soit cachée, soit évoquée de manière violente. Cela crée une grande confusion identitaire, une fragilité émotionnelle », souligne la psychologue clinicienne Aline Nzau. Pour les mères, le calvaire est similaire. L’agression physique n’est souvent que le début d’une longue descente. « Ce qui détruit souvent le plus, c’est ce qui suit : l’abandon, la culpabilisation, l’absence de soutien », insiste la spécialiste. Sans accompagnement, le traumatisme s’installe, se chronicise, et menace de se transmettre à la génération suivante, perpétuant un cycle infernal de douleur.
Pourtant, face à cette catastrophe humaine, les dispositifs de prise en charge semblent dérisoires, fragmentés, et surtout, menacés. Le rapport pointe du doigt la réduction des financements internationaux, qui a entraîné une baisse drastique des services de soins. De nombreuses survivantes sont privées de traitements essentiels : kits post-exposition (PEP), prise en charge VIH, prévention des grossesses. Dans le même temps, l’impunité reste la règle. Les auteurs, protégés par l’opacité des conflits et la faiblesse de l’État de droit, sont rarement inquiétés.
Alors, que faire ? Les spécialistes s’accordent sur un point : il est urgent de dépasser l’approche d’urgence ponctuelle. « La prise en charge devrait intégrer la survivante, l’enfant, mais aussi l’environnement social dans lequel ils évoluent », plaide Georges Mbuyi. Il ne s’agit pas seulement de soigner des corps, mais de réparer le lien social brisé. Combattre la stigmatisation survivantes RDC nécessite un travail de fond, communautaire, pour déconstruire les normes qui associent encore l’honneur au corps des femmes et transforment l’enfant en bouc émissaire.
« Accompagner, ce n’est pas seulement proposer quelques séances de soutien psychologique. Cela suppose un suivi dans la durée, un travail sur l’estime de soi, sur la parole, mais aussi un appui aux familles », renchérit Aline Nzau. L’enjeu est colossal : briser la chaîne de transmission du trauma. Prendre en charge aujourd’hui, c’est prévenir les violences et les souffrances de demain. C’est offrir à ces enfants, nés dans la violence, la chance de construire une identité qui ne soit pas définie par les circonstances tragiques de leur conception.
Le rapport d’Human Rights Watch sonne comme un cri d’alarme. Il révèle une crise humanitaire qui est aussi une crise sociale et morale. Les chiffres des violences sexuelles RDC sont insoutenables, mais c’est l’indifférence face à la souffrance prolongée des survivantes et de leurs enfants qui interroge notre humanité commune. La reconstruction de l’Est du Congo passera nécessairement par la reconnaissance et la réparation de ces blessures invisibles. L’heure n’est plus au constat, mais à l’action concertée, durable et profondément humaine. La dignité de tout un peuple est en jeu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
