Ce mardi 20 janvier, un silence inhabituel règne sur les artères de Kananga. L’effervescence habituelle des deux-roues, ces artères vitales de la ville, a cédé la place à un calme pesant. Le chef-lieu du Kasaï-Central est paralysé par une grève générale des conducteurs de motos-taxis, un mouvement social qui plonge la population dans un quotidien de contraintes et de longues marches forcées. À quoi ressemble une ville quand son principal moyen de transport disparaît soudainement ? Pour ces milliers de motards, cette grève est un cri du cœur, une réponse à ce qu’ils qualifient de « tracasseries policières » devenues insupportables et de saisies arbitraires de leurs outils de travail.
Le mécontentement couvait depuis des semaines, et il a fini par exploser. Dès l’aube, les motos-taxis, ces indispensables « taxi-bendskin », ont déserté les ronds-points et les avenues principales. Seuls quelques véhicules particuliers circulent, offrant un spectacle de ville fantôme pour un secteur du transport en commun en Kasaï-Central qui, d’ordinaire, bat au rythme de ses milliers de moteurs. Le cœur de l’économie locale, celui de la mobilité du plus grand nombre, est à l’arrêt. La raison de ce blocage est ancrée dans une profonde colère contre les pratiques de certains services de police. Les conducteurs dénoncent des interpellations abusives et des amendes infligées aux motards dont les montants frisent l’extorsion.
« Ils saisissent la moto pour le moindre prétexte, parfois sans motif valable. Ensuite, pour la récupérer, la rançon est exorbitante », témoigne, la voix tremblante de rage, un conducteur qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles. « On nous demande entre 300 000 et 500 000 francs congolais. Comment veux-tu que nous sortions une telle somme ? C’est le revenu de plusieurs semaines, sinon plus. » Ce montant, équivalent à environ 215 dollars américains, est un gouffre financier pour la majorité de ces travailleurs de l’ombre, précarisant encore un peu plus une profession déjà vulnérable. Cette spirale d’amendes perçues comme arbitraires a fini par cristalliser la grogne et pousser à l’action collective.
Les conséquences de ce mouvement de grève à Kananga sont immédiates et brutales pour les habitants. La ville est à l’arrêt. Des milliers d’élèves, d’étudiants et de travailleurs se sont réveillés ce matin pour affronter une réalité difficile : des kilomètres à parcourir à pied sous un soleil de plomb. « Nous avons cours à Katambayi, mais sans moto, c’est mission impossible. Beaucoup d’entre nous ont simplement renoncé », confie un étudiant, épuisé après une longue marche. Le commerce tourne au ralenti, les administrations sont désertées, et une partie de la vie économique est suspendue. Cette paralysie de la circulation met en lumière la dépendance critique de la cité à ce mode de transport informel mais indispensable. Que deviennent les plus pauvres, ceux qui ne peuvent même pas s’offrir ces taxis-motos en temps normal, quand toute la ville est contrainte de marcher ?
Face à ce mouvement social d’ampleur, les autorités ont choisi la fermeté. Un dispositif policier renforcé a été déployé aux principaux carrefours de la ville. Des véhicules des forces de l’ordre sillonnent les quartiers pour dissuader toute tentative de rassemblement ou de manifestation organisée par les syndicats de motards. Tout attroupement de plus de cinq personnes est systématiquement dispersé, créant une atmosphère de tension palpable. Cette réponse sécuritaire, sans dialogue apparent, interroge sur la gestion du conflit. Malgré nos tentatives pour l’interroger sur ces accusations graves de tracasseries, le commissaire provincial de la police n’a pas pu être joint pour apporter le point de vue de l’institution. Ce silence officiel laisse un goût amer et renforce le sentiment d’injustice des grévistes.
Au-delà des querelles sur les amendes, cette grève des motos-taxis à Kananga pose une question fondamentale sur la gouvernance urbaine et la relation entre l’État et les acteurs informels qui font tourner la ville. Le secteur des transports est un maillon essentiel, souvent négligé jusqu’à ce qu’il cesse de fonctionner. La colère des motards est le symptôme d’un malaise plus profond : celui d’une jeunesse en quête de dignité et de reconnaissance, confrontée à des pratiques qu’elle juge prédatrices. La paralysie d’aujourd’hui est un avertissement. Elle montre le pouvoir de perturbation d’une profession marginalisée mais vitale. Trouver une issue à cette crise ne passera pas seulement par la levée des barrages policiers, mais par un dialogue sincère pour réguler un secteur et protéger ses travailleurs contre les abus, assurant ainsi une mobilité juste et accessible pour tous les Kanaingais.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
