Dans un pays marqué par trois décennies de conflits et des millions de morts, la parole publique, surtout lorsqu’elle émane d’une autorité religieuse majeure, engage une responsabilité historique considérable. Les récentes déclarations ecclésiales RDC du président de la CENCO, Mgr Fulgence Muteba, qualifiant les accords de Washington RDC de « braderie » et annonçant un avenir géopolitique apocalyptique, ont ainsi jeté un pavé dans la mare médiatique et politique. Une analyse approfondie, relayée par l’ancien séminariste et philosophe Mathieu Ntolo Mutatayi, soulève une question brûlante : cette parole, au-delà de son intention, ne nourrit-elle pas un risque socio-politique Congo majeur en délégitimant toute voie négociée vers la paix ?
La rhétorique employée repose sur une suspicion totale, assimilant toute négociation internationale à une trahison. En dénonçant des « fausses amitiés », Mgr Fulgence Muteba appliquerait une catégorie morale inadéquate au champ désenchanté de la politique réaliste, tel que décrit par Max Weber. Cette posture, en refusant par principe le compromis, entretient l’illusion d’une paix pure et risque de condamner le Congo à une indignation stérile. L’analyse politique Église Congo révèle ici un dangereux angélisme : en exigeant une pureté inaccessible, ne sacrifie-t-on pas la possibilité même de limiter les maux présents ?
Plus pernicieuse encore est la vision du monde sous-jacente, structurée par le schéma du complot global. Présenter le Congo comme une victime éternelle du « colonialisme économique » revient à nier sa capacité d’agir stratégiquement et à absolutiser sa passivité. Marcel Gauchet rappelle pourtant que la modernité politique implique l’acceptation de la responsabilité historique. Cette externalisation permanente du mal, dénoncée par le théologien Eugen Drewermann comme une « projection morale », produit un effet paradoxal : elle absout l’État de sa responsabilité tout en enfermant le débat public dans un manichéisme paralysant. La disqualification morale des accords de Washington RDC signifie-t-elle implicitement la préférence pour la poursuite d’une guerre dévastatrice ?
Le discours franchit un cap critique lorsqu’il se mue en prédiction géopolitique. En annonçant que la RDC deviendra le « champ de bataille des puissances occidentales avec la Chine », l’autorité religieuse quitte le terrain homilétique pour endosser le rôle d’oracle stratégique. Cette prophétie catastrophiste, fondée sur la peur, s’apparente, selon l’analyse de Spinoza, à un outil de neutralisation de la raison collective. Une société gouvernée par l’angoisse est une société vulnérable, plus encline au repli et à la radicalisation. Dans les provinces de l’Est, où prolifèrent les groupes armés, un tel récit de peur et de trahison permanente trouve un écho particulièrement inflammable.
De fait, l’analyse politique Église Congo menée par Mutatayi pointe une convergence troublante : la rhétorique de Mgr Fulgence Muteba épouse, objectivement, la grammaire idéologique des milices. La délégitimation systématique de l’État, la dénonciation des accords comme des actes de trahison, sont précisément les carburants narratifs de la violence armée. En conférant une légitimité symbolique et morale à ce narratif, les déclarations ecclésiales RDC risquent de renforcer la défiance envers les institutions et de justifier moralement la résistance violente. Le risque socio-politique Congo est alors palpable : la parole sacrée devient un facteur indirect de recrutement pour des groupes qui prospèrent sur le rejet de toute solution négociée.
Le timing même de l’intervention – la nuit de Noël – n’est pas anodin. Mutatayi y voit un « contresens théologique », une transformation de la célébration de la kénose (l’abaissement de Dieu) en tribune pour un jugement moral depuis la hauteur. Cette instrumentalisation du sacré pour une radicalisation verbale contredit, selon lui, la mission d’unité et d’apaisement de l’Église dans un contexte de déchirure extrême. La foi serait-elle ainsi détournée au service d’une pureté idéologique au détriment de la préservation de la vie ?
En définitive, la critique porte sur les effets performatifs de la parole. Après trente ans de chaos, le Congo a moins besoin de certitudes morales absolues que de lucidité et de courage politique assumant la complexité des choix. Dénoncer les déséquilibres des accords de Washington RDC est légitime, mais les disqualifier totalement sans alternative crédible à la guerre relève d’une irresponsabilité historique. Comme le rappelle Max Weber, gouverner c’est pactiser avec les puissances diaboliques du compromis. Refuser ce pacte au nom d’une vertu intangible, c’est, dans le contexte congolais, accepter tacitement que la guerre et ses morts se perpétuent. L’enjeu désormais est de savoir si les gardiens de la parole sacrée sauront mesurer le poids de leurs mots sur le destin immédiat d’une nation à vif.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
