« Les prisonniers ici sont des prisonniers volontaires. Partout, les murs menacent de s’écrouler. Ils survivent sans eau potable, sans lumière, sans latrines décentes. » La voix de Pius Ebiaku Mpolo, gardien pénitentiaire intérimaire, porte une lassitude et une inquiétude viscérales. Son témoignage, livré ce mercredi 14 janvier, lève le voile sur une réalité qui confine à l’oubli organisé : l’état cataclysmique de la prison centrale d’Inongo, dans la province du Maï-Ndombe.
Construite en 1923, cette structure a traversé un siècle sans connaître le moindre entretien majeur. Aujourd’hui, elle tient plus du vestige archéologique que d’un établissement carcéral fonctionnel. Les images qui s’imposent sont celles d’un délabrement avancé : des murs profondément fissurés, une toiture éventrée laissant passer les intempéries, des charpentes rongées par le temps et l’humidité. Comment peut-on encore parler de « lieu de privation de liberté » quand les portes des cellules elles-mêmes ont disparu ? La question, brutale, hante les couloirs de cette prison oubliée.
Les conditions de détention à Inongo dépassent l’entendement et bafouent toute notion de dignité humaine. L’absence d’eau potable est un fléau quotidien. L’électricité est un luxe inexistant, plongeant les détenus dans une obscurité permanente, symbole poignant de leur abandon. Le manque criant de latrines salubres transforme l’hygiène en un combat perdu d’avance. « Cette prison était envahie par les herbes ; nous avons fait le salongo matin et soir pour la nettoyer », confie Pius Ebiaku Mpolo, décrivant une bataille incessante contre la nature qui reprend ses droits. Ces conditions de détention inhumaines en RDC ne sont-elles pas le reflet d’un système pénitentiaire à l’agonie ?
Le danger est désormais imminent. Le gardien évoque avec anxiété les vents violents qui s’engouffrent depuis le lac Mai-Ndombe, menaçant d’achever une structure déjà vacillante. « Il y a un danger imminent dû aux vents violents du lac, avec des toitures et charpentes en mauvais état, risquant de s’écrouler », alerte-t-il. Chaque rafale pourrait précipiter un effondrement, transformant la détention en sentence mortelle. Dans ce contexte, la demande de réhabilitation de la prison Mai-Ndombe n’est plus une simple requête administrative, mais un impératif de survie.
Ce lieu de souffrance contemporaine porte pourtant en lui les stigmates de l’Histoire. Pius Ebiaku Mpolo rappelle que cette prison « historique a autrefois abrité Étienne Tshisekedi ». Le leader charismatique de l’opposition y a purgé une partie de son combat politique. Cette référence à la prison Inongo Étienne Tshisekedi ajoute une couche symbolique au drame. Un lieu ayant encadré la lutte pour la démocratie est aujourd’hui le théâtre d’une négation des droits les plus fondamentaux. L’ironie est amère : un symbole de la résistance est devenu un symbole de l’indifférence de l’État.
L’appel du gardien est clair et désespéré : « Nous demandons aux autorités de réhabiliter la prison, à défaut de construire deux pavillons pour héberger les plus dangereux. » Cet appel résonne comme un cri dans le vide institutionnel. Que disent de nous, en tant que société, ces cachots centenaires où l’on entasse des êtres humains ? La détention sans eau ni électricité est-elle la peine supplémentaire, non écrite dans le code pénal, que nous infligeons à ceux que la justice a condamnés ?
La situation à Inongo n’est malheureusement pas un cas isolé. Elle est le miroir grossissant de la crise systémique qui frappe l’ensemble du parc pénitentiaire congolais. Des dizaines d’établissements à travers le pays croulent sous le poids du manque de moyens, de la surpopulation et de l’incurie. Chaque jour qui passe dans la prison d’Inongo est une entaille supplémentaire à l’État de droit et à la crédibilité d’un système judiciaire dont l’exécution des peines est la phase terminale. Réhabiliter ce bâtiment ne serait pas seulement un acte de construction, mais un acte de réhabilitation de la justice elle-même.
En attendant, dans l’ombre humide des cellules d’Inongo, des hommes respirent la poussière des murs qui pourraient s’effondrer sur eux. Ils sont les oubliés du Mai-Ndombe, les invisibles d’un système qui les a condamnés deux fois : par la loi, et par l’indifférence. Le délabrement de la prison est plus qu’un problème infrastructurel ; c’est le symptôme d’une fracture sociale profonde, où la dignité humaine reste trop souvent la variable d’ajustement d’une gouvernance défaillante. Le temps presse. Avant que les fissures dans les murs ne deviennent des fissures dans notre conscience collective.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
