Les yeux rivés sur les flots boueux qui recouvraient l’avenue, Jean-Claude, un vendeur ambulant de Kalamu, serrait son sac en plastique contre sa poitrine. « L’eau m’est arrivée à la taille. J’ai tout perdu, mes marchandises, mes espoirs de vendre aujourd’hui. On dirait que la rivière a décidé de reprendre ses droits sur la ville », témoigne-t-il, le visage creusé par l’épuisement et l’impuissance. Cette scène, hélas banale, s’est répétée aux quatre coins de Kinshasa ce jeudi 15 janvier, transformant la capitale en un vaste champ de ruines liquides. Des pluies diluviennes en RDC se sont abattues avec une violence rare, plongeant la mégalopole dans un chaos de circulation à Kinshasa sans précédent et soulevant des questions cruciales sur la résilience urbaine.
Le spectacle est apocalyptique. L’avenue Victoire, pourtant en pleins travaux de construction d’un pont sur la rivière Kalamu, a été purement et simplement avalée par les eaux. Véhicules et piétons, paralysés, assistent, médusés, à la montée inexorable du niveau. À quelques centaines de mètres de là, le boulevard Triomphal, artère vitale longeant des symboles nationaux comme le Stade des Martyrs ou le Parlement, n’est plus qu’un canal tumultueux. Les collecteurs d’eau, obstrués par des années de négligence, ont cédé, déversant des flots impétueux qui ont piégé voitures et bus. Des images devenues virales montrent ces carcasses métalliques immobiles, prisonnières d’une météo extrême au Congo qui semble défier toute logique.
L’épicentre des inondations à Kinshasa ne se limite pas aux quartiers populaires. La célèbre avenue des Huileries, traversant le cœur économique de Gombe, est méconnaissable. Les séparateurs centraux ont disparu sous la vase, obligeant les passants à retrousser leurs pantalons et à avancer avec une prudence de funambule. Dans des communes comme Kintambo, Matete ou Limete, les avenues références sont devenues des rivières secondaires. Chaque passage de véhicule, au péril de son moteur, envoie des vagues qui envahissent les parcelles riveraines, ajoutant l’insulte aux dégâts des inondations dans la capitale. À Mont-Ngafula, les terribles têtes d’érosion progressent un peu plus, rongeant le peu de stabilité foncière qui restait aux habitants.
Comment une ville capitale peut-elle être ainsi mise à genoux par une intempérie ? La question brûle les lèvres de milliers de travailleurs qui, mercredi soir déjà, ont vécu un calvaire pour regagner leur domicile. Le boulevard du 30 Juin, artère principale de Gombe, centre névralgique des institutions, était impraticable. Des embouteillages monstres ont forcé de nombreux citoyens à abandonner bus et taxis pour achever leur trajet à pied, sous une pluie battante. « J’ai mis quatre heures pour faire un trajet qui en prend d’habitude trente minutes. C’est épuisant, humiliant, et surtout cela montre notre grande vulnérabilité », confie une employée de bureau, sous le couvert de l’anonymat. Les réseaux sociaux ont été inondés de ces récits de détresse, formant un chœur numérique de frustration.
Pendant ce temps, le silence des autorités urbaines est assourdissant. À l’heure où ces lignes sont écrites, aucun bilan officiel des dégâts humains et matériels n’a été communiqué. Ce mutisme, dans une situation d’urgence, interroge sur la capacité de gestion de crise et la priorité accordée à la population. La ville s’apprête en outre à enchaîner quatre jours d’inactivité forcée, entre la paralysie due aux eaux et les jours fériés des 16 et 17 janvier. Une parenthèse économique lourde de conséquences pour une population déjà fragilisée.
Ces inondations à Kinshasa ne sont pas une fatalité. Elles sont le résultat tragique d’un cocktail explosif : une urbanisation sauvage et non maîtrisée, un réseau d’assainissement vétuste et largement insuffisant, une absence criante de planification face aux aléas climatiques. Les pluies diluviennes en RDC, peut-être amplifiées par le dérèglement du climat, agissent comme un révélateur des failles béantes de la gouvernance urbaine. Jusqu’à quand laissera-t-on la capitale sombrer dans le chaos à chaque saison des pluies ? Quand les investissements dans les infrastructures critiques deviendront-ils une priorité absolue, au-delà des discours ?
Le réveil, ce jeudi, a été brutal pour les Kinois. Il sonne comme un avertissement sévère. La résilience face aux météo extrême au Congo ne se construira pas avec des solutions cosmétiques, mais par une refonte profonde de la manière dont la ville est pensée, entretenue et protégée. L’eau est partie, laissant derrière elle boue, désolation et colère. Mais elle reviendra. La vraie question est de savoir si Kinshasa sera prête à l’affronter, ou si elle continuera à subir, impuissante, ces déluges qui la frappent au cœur.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
