Les tôles tordues et les monticules de gravats qui jonchent le sol du quartier Boyoma, dans la commune de Funa, racontent une histoire de violence silencieuse. Papy*, un père de famille, contemple les restes de sa maison, démolie au milieu de la nuit il y a plus de deux mois. « Nous dormions quand les engins sont arrivés, accompagnés d’hommes en uniforme. Nous n’avons eu que quelques minutes pour sortir, laissant derrière nous nos papiers, nos économies, toute une vie », témoigne-t-il, la voix brisée par l’incompréhension. À ses côtés, une centaine de familles partagent le même destin : celui de dormir à la belle étoile, dans la plus totale précarité, après avoir été chassées de leurs habitations.
Ce déguerpissement, qualifié d’illégal par les victimes et les organisations de défense des droits, est au cœur d’un bras de fer judiciaire et politique. La Coalition de la société civile pour la promotion et la protection des droits économiques, sociaux et culturels (DESC) a interpellé, ce mercredi 14 janvier, le gouvernement congolais. Son exigence est claire : indemniser et relocaliser sans délai ces centaines de familles déguerpies du site de la Funa, à Kinshasa. Mais au-delà de l’indemnisation, la Coalition monte au créneau pour une raison plus fondamentale : empêcher que les espaces expropriés ne soient réattribués à d’autres, au détriment des véritables propriétaires historiques. Cette crainte est-elle justifiée ? L’histoire récente des démolitions illégales à Kinshasa montre que les terrains libérés font souvent l’objet de convoitises.
Les familles affectées, soutenues par la Coalition DESC, ne décolèrent pas. Leur représentant insiste : ils disposent de tous les documents légaux – titres fonciers, permis de bâtir – qui les autorisaient à construire sur ces parcelles. « L’État nous a donné le droit de bâtir nos vies ici, et c’est le même État qui, des années plus tard, vient les réduire en poussière sans aucun avertissement ni dialogue », déplore un habitant. Cette contradiction a même interpellé le député Steve Mbikayi en octobre dernier, qui s’est publiquement interrogé sur cette logique absurde où l’administration délivre des documents pour mieux les invalider ultérieurement.
Face à ces accusations, la réponse des autorités urbaines se veut technique. Un cadre du service de l’Urbanisme et Habitat de l’Hôtel de ville justifie ces opérations de démolition par la nécessité de prévenir les inondations et autres catastrophes naturelles. Une argumentation qui sonne creux aux oreilles des victimes. Comment prévenir une catastrophe en en créant une autre, celle de jeter des centaines de personnes, dont des enfants et des personnes âgées, dans la rue ? La question de la légalité de l’action est également posée. Les opérations ont-elles été menées dans le strict respect de la procédure, avec des ordonnances de démolition notifiées en temps utile ? Rien n’est moins sûr, selon les récits des victimes.
L’enjeu dépasse aujourd’hui le simple cadre administratif pour atteindre le sommet de l’appareil judiciaire. Les familles déguerpies de la Funa, avec l’appui de la Coalition DESC, ont saisi la Cour constitutionnelle. Leur requête ? Demander l’annulation pure et simple de ces actes de démolition pour cause d’inconstitutionnalité. Elles estiment en effet que le Gouvernement provincial de Kinshasa a violé de manière flagrante leurs droits fondamentaux au logement et à la propriété, pourtant garantis par l’article 48 de la Constitution congolaise. Cet article stipule que « le droit à la propriété privée est garanti ». La bataille est donc désormais juridique et symbolique.
Au-delà du cas spécifique de Boyoma, ce drame pose une question centrale pour la gouvernance urbaine en République Démocratique du Congo : comment concilier les impératifs d’aménagement et de salubrité avec le respect absolu des droits humains ? L’urbanisation chaotique de Kinshasa est un défi colossal, mais la réponse ne peut systématiquement passer par la force, la nuit, et la destruction des biens des plus vulnérables. La demande d’indemnisation logement à Kinshasa devient le cri de ralliement de toutes les communautés menacées par les bulldozers. La crédibilité des institutions est en jeu. Le gouvernement parviendra-t-il à rétablir la justice pour ces familles et à définir une politique d’aménagement urbain plus juste et plus humaine ? La réponse de la Cour constitutionnelle sera déterminante, mais l’action politique immédiate l’est tout autant pour redonner un toit et un espoir à ceux qui ont tout perdu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
